Suite à mes longues conversations avec mon ami beijingois sur l'écriture et la mise en oeuvre de ce processus créatif, j'ajoute une pierre à cet ensemble de discussions (que vous ne trouverez pas sur ce blog, il faut avoir le bonheur de me connaître pour avoir l'IMMENSE privilège d'en parler avec moi...), pierre spécialement destinée à Kai Ye (si vous êtes un apprenti écrivain, ce passage devrait toutefois être utile à vaincre les premières peurs qui guettent le début de tout travail d'écriture du non-initié).

"Samedi.

L'histoire de mon évolution, c'est l'histoire de mon accommodation incessante à mes oeuvres littéraires, qui me surprenaient toujours par leur naissance imprévisible, comme si elles ne venaient pas de moi... Mes livres résultent en quelque sorte de ma vie - mais ma vie s'est en grande partie formée à partir d'eux et grâce à eux. Comment ça s'est passé pour Trans-Atlantique ? Une nuit que je rentrais à pied de Cabalito, je me mis, par jeu, à ordonner sur un mode grandguignolesque les souvenirs de mes premiers jours à Buenos Aires et, ce faisant, par la force du passé même, je me suis senti anachronique, drapé d'un style archaïque, empêtré dans une sclérose presque préhistorique et cela m'a tellement réjoui que je me suis mis tout de suite à écrire quelque chose qui devait constituer mes mémoires préhistoriques de cette époque. Qu'elle est énervante, cette phrase préliminaire où il faut extraire de soi le premier jet de l'oeuvre, si maladroit, encore dépourvu de toutes ces petites inspirations que la plume ne rencontrera que plus tard. Seule l'obstination permet de percer l'abominable nébuleuse du commencement. Mais naturellement - comme toujours - l'oeuvre, une fois entamée, s'est échappée et a commencé à s'écrire d'elle-même : ce que j'avais conçu comme chronique de mes premières initiatives, à peu de frais, Dieu sait comment, sans doute par la voie de ces mille concessions faites sur la forme, en un conte bizarre sur les Polonais, avec le puto, le duel, et même la promenade en traîneau. Plus d'un an après, je me suis rendu compte que j'étais l'auteur de Trans-Atlantique. Mais qu'est-ce que c'était que ce Trans-Atlantique? Une bizarrerie, une drôlerie "prise sous mon bonnet", tissée de dix mille excitations, une oeuvre fantastique.(...)"

W. Gombrowicz, extrait du Journal, 1957, Folio

S'il était utile de le rappeler, le Journal de Gombrowicz est une mine d'or pour ceux qui veulent se forger leur âme d'artiste. Quelques autres ouvrages dont je recommande la lecture sont : "L'homme du commun à l'ouvrage" de Jean Dubuffet, "Ainsi parlait Zarathoustra" de Nietszche, "Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier" de Kandinsky. Voilà une bibliographie minimale, une trousse à outil destinée à vous forer l'esprit et à tremper vos conceptions dans l'acide afin d'en ressortir un homme (femme) nouveau (nouvelle), n'ayant pas peur d'affronter les préjugés environnants de tout artiste qui débute, ou se sent "débutant".

Il est un fait que l'on est toujours un débutant en art - à mon sens - sinon, on arrêterai d'écrire, de peindre ou tout autre chose. L'homme est en perpétuelle évolution et l'artiste puise au fond de lui-même la matière de son art. Dès lors, il y a un conflit permanent entre la technique qui se forme et permet d'acquérir les codes nécessaires à l'élaboration des oeuvres et la personnalité profonde de l'artiste, source de l'art. Celui qui trouve son "style" et s'y maintient est bien souvent celui qui n'évolue plus, qui va chercher la source de la vie dans la sève d'une branche morte. Bref.

Je n'aime pas le foot. Et ça aussi, il était important que ce fut écrit.

Romook, donneur de leçon - vieux con ?