Le premier blog du monde, à ma connaissance a été tenu par un écrivain polonais du nom de Gombrowicz. Evidemment, les lecteurs habitués de ce blog le connaîtront forcément, puisque j'avais présenté l'un de ses livres dans cette rubrique.

Ceux qui sont des habitués de Kundera - et curieux intellectuellement - auront été découvrir cet auteur qui est cité dans "l'Art du Roman" comme étant l'un des sept écrivains ayant forgé un nouveau style dans l'écriture romanesque. A ce titre, je conseille - voire je recommande vivement la lecture - "la Pornographie" et "Cosmos".

Il est à noter, pour ceux déjà curieux qui avait tenté l'expérience gombrowiczéenne et qui n'en sont pas ressortis indemnes (pour ma part, après avoir lu ces deux romans à l'âge de 22 ans environ, j'ai quasiment arrêté la lecture des romans, tous me paraissant insipides après ceux-là), que si la lecture des blogs - et notamment du mien - vous intéresse que, d'un point de vue historique, à mon sens, le premier blog qui a été écrit, était le Journal de Gombrowicz.

Il y a dans ce journal tous les ingrédients du bon blog artistique à mon sens - si un blog peut être artistique bien sûr, skyblog exclu - changement de thème quasi quotidien, un nombrilisme permettant d'élever le débat vers d'autres sphères, soit en initiant une réflexion personnelle chez le lecteur, soit en provoquant un effet de catharsis sur le lecteur en lisant des horreurs. Un vrai blog initiatique, rédigé sous la forme d'un journal, journal évidemment peu sincère s'il en est (puisque rédigé par un romancier).

A cela j'ajouterai également si mon blog présente des similitudes d'esprit avec le Journal de Gombrowicz, il s'agit soit d'un fait de hasard (je viens de reprendre ce journal pour en extraire un passage que je n'ai pas retrouvé, mais ai constaté cette similitude spirituelle), soit le fait que j'ai si bien assimilé la pensée de Gombrowicz que j'écris maintenant comme lui (ha! ha! ha!), soit que nos deux esprits ont toujours été proches et qu'il m'est seulement donné de le remarquer maintenant. Bref.

Le premier blog dans l'histoire du blogging est donc, à mon sens, le Journal de Gombrowicz. Rappelons ses propos :

"Je dois devenir mon propre commentateur, mieux encore mon propre metteur en scène. Je dois forger un Gombrowicz penseur, un Gombrowicz génie, un Gombrowicz démonologue de la culture et encore beaucoup d'autres Gombrowicz indispensables."

Le Journal de Gombrowicz est l'occasion de cotoyer un être dont l'intelligence fine et rapide sait choisir et analyser ces thèmes, comme sortis du hasard, mais avec une méthode remarquable. Inutile de faire croire que tout est calculé, sur autant d'année, c'est impossible. Mais les choses sont composés de telle manière qu'il existe un fil conducteur. Celui de la pensée. Et c'est un beau voyage.

J'ai choisi la compagnie des livres il y a bien longtemps pour le plaisir de pouvoir converser, même si c'est avec des années d'intervalle et dans une discussion monologuique, avec des êtres qui ont pensé en profondeur les choses et avec lesquels, à chaque instant de ma vie, je peux reprendre la discussion. On peut d'ailleurs imaginer facilement que je suis quelqu'un dont la culture n'est qu'une surface sans relief. Certaines de mes connaissances voient en moi un type qui ne maîtrise pas rigoureusement les concepts. La plupart du temps, si j'accepte ses propos insultants avec le sourire, c'est simplement parce que je sais que leur niveau d'inculture les met hors de portée d'une vraie compréhension. Et il y a bien longtemps que j'ai cessé d'expliquer à qui ne pouvait pas comprendre. Il y a un temps pour tout. J'adore enseigner. Mais à choisir entre perdre mon temps et me cultiver, je choisis l'autarcie. Il y a un moment pour tout, l'élitisme est une nécessité si on veut que le monde continue à avancer. On trouve toujours quelqu'un à sa portée pour nous faire avancer un peu... Gombrowicz laisse transparaître un type qui ne connaît pas bien la philosophie, les concepts, etc... Or, il avait une parfaite connaissance des théories de Kant, d'Hegel et de Nietszche. L'existentialisme est une réalité romanesque pour lui. Dans son Journal, il se présente comme quelqu'un en recherche et vous invite à partager celle-ci. C'est une nouvelle forme de maïeutique, ni plus ni moins. Pour conclure, je vous laisserai sur une formule type préjugée : "L'habit ne fait pas le moine."

Voici donc un extrait de son journal : 1953 I

"Lundi.

Moi.

Mardi.

Moi.

Mercredi.

Moi.

Jeudi.

Moi."

Après, dès vendredi, jour du poisson, il y a du texte. Et ça ne s'arrête plus. Un vrai blog. Evidemment, si vous ne lisez pas dans les quatre "moi" successifs, quatre individus différents, je comprends que le Journal vous rebute. Mais alors avez-vous compris mon blog ?

Je viens de retrouver le passage que je voulais d'abord retranscrire (il est étonnant de constater que huit ans plus tard, je sais encore qu'il y avait ce passage dans ce journal à l'image de tout ce que je retrouve dans ma mémoire qui m'avait marqué et que je retranscris dans ce blog, sûrement à cause de la référence à la musique que j'ai été marqué). Voici donc l'extrait :

"Jeudi.

Concert à Colon.
Que peut bien valoir le meilleur virtuose comparé aux dispositions de mon âme ? De mon âme qui pas plus tard que cet après midi vient d'être pénétrée par un air, d'ailleurs faux, fredonné par quelqu'un? De mon âme qui, ce soir et dans cette salle, repoussée avec dégoût la musique qu'un maestro en habit essaie de lui servir sur un plat de vermeil, avec des paupiettes tout autour? Ce n'est pas toujours dans les restaurants de première classe que la chère est la meilleure. Et d'ailleurs, en ce qui me concerne, presque toujours l'art me parle avec plus de force quand il s'exprime de façon imparfaite, fortuite et fragmentaire, quand il se borne à signaler pour ainsi dire sa présence, me permettant de la pressentir à travers une interprétation médiocre. Je préfère du Chopin m'arrivant par bouffée d'une fenêtre ouverte que ce même chopin joué avec force fioritures sur une estrade de concert.
Accompagné par l'orchestre, le pianiste, un Allemand, galopait. Bercé par la musique, je vaguais dans une sorte de rêverie, tissée de souvenirs, et puis de choses terre à terre - ce dont je devais m'occuper le lendemain, et puis encore le petit fox-terrier de B.. Pendant ce temps, le concert fonctionnait, le pianiste toujours galopant. Pianiste ou cheval? J'aurais juré qu'il n'était plus question de Mozart, mais de savoir si ce coursier saurait battre au finish Horowitz ou Rubinstein. Une seule question préoccupait les types qui étaient là : quelle est la classe de ce virtuose, ses piano sont-ils à la hauteur de ceux d'Arrau, ses forte à la hauteur de ceux de Gulda? Alors, rêvant plutôt d'un match de boxe, je voyais déjà mon pianiste faucher d'un bel arpège de la gauche Brailovski, assomer Gieserking à coups d'octaves, enfin d'un trille magistral mettre Slomon knock-out. Pianiste, cheval, boxeur? Tout à coup, j'optai pour un boxeur qui avait enfourché Mozart, chevauchait Mozart, le frappant, le harcelant et tapant comme un sourd, l'éperonnant et piquant des deux. Tiens, mais que se passe-t-il? Il a touché au but! Applaudissements, applaudissements, applaudissements! Le jockey, descendu de son coursier, saluait bas, tout en s'épongeant le front.(...) Rentré dans ma loge, et tout seul, je me disais, moi le moderne, et libéré des préjugés, moi l'ennemi des salons, moi à qui le cinglant fouet du désastre a fait passer à tout jamais le goût de toute prétention et de toute lubie, je me disais donc qu'un univers où l'homme s'adore tel un dieu dans la musique est davantage à mon goût que l'univers où l'hommme fait son dieu de la musque.(...)"

Voilà. J'ai fait mon devoir en vous présentant Gombrowicz, que vous retrouverez dans la collection Folio. L'avantage, c'est que c'est pas cher si ça ne vous plaît pas. L'autre avantage, c'est que si ça vous plaît, vous pourrez faire comme moi et en offrir plein à vos amis. C'est juste une remarque en passant : je ne suis pas actionnaire de Folio.

Romook, "un jour, j'oeuvrerai pour le bien de l'humanité, mais un jour seulement"