Avant d'ouvrir les yeux, écoute une dernière fois ma parole.

Tu trouveras au-delà des dunes l'océan des hommes. Marche vers eux, comme vers un soleil, mais prends garde à l'aveuglement, prends garde à ne pas te brûler.
Ecoute mon conseil, et fais ton choix.

Sur la plus haute dune, surplombant la grève, tu verras cet océan infini et ses multiples remous.
Ton coeur sera impatient, tu seras troublé.

Tu voudras courir les rejoindre dans leurs danses joyeuses. Mais tu devras te rappeler qu'il y aussi des musiques tristes, qu'il y a des airs qui font pleurer. Que certains airs, une fois entendus, te rendront à jamais mélancoliques.

Tu voudras te frotter à tes congénères, parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont amusants et, parfois même, envoûtants. Mais n'oublie pas qu'il y en a aussi de laids, de mauvais, de méchants. Que certaines rencontres briseront à jamais la confiance que tu pouvais porter aux hommes naturellement et te rendront pour toujours méfiant.

Il faudra t'interroger, sur ce que tu as à perdre, ce que tu as à gagner.
Une fois ton choix fait, n'oublie pas encore une chose: si les hommes sont prompts à aimer celui qui va vers eux, comme leur semblable, tu devras y laisser ton identité sous peine d'être le mal aimé.

Du haut de ta dune, il faudra faire ton choix. Si ce que tu as aimé en moi était cette forme d'originalité que tu ne vois pas dans l'écume de cette mer humaine. Si ce que tu as aimé en moi, c'est une forme d'indépendance et de liberté. Alors, prends garde à toi. Entre le désir de te plonger dans les hommes et la morsure qu'ils t'infligeront si tu te détournes d'eux ensuite, il n'y a pas de commune mesure. Jamais les hommes te pardonneront d'avoir été parmi eux un temps et de t'en être allé. Ils se vexeront et te prendront pour quelqu'un de dédaigneux. Ils ne sont pas aptes à comprendre qu'on puisse les comprendre sans épouser leurs manières. Ils ne sont pas capable d'entendre qu'on les aime si on refuse leurs jeux. Ce sont des enfants. Et tu n'en es pas un. Alors, regarde bien cet océan, et réfléchis bien avant d'y plonger.

Ce n'est pas à la solitude, ni à regarder l'océan et à poursuivre ton chemin sans fin à travers les dunes que je te condamne. Parfois, du haut d'une autre dune, tu apercevras un autre toi, qui s'interroge face à cet océan. Et qui hésite. Faîtes donc vaciller ensemble vos doutes comme une flamme indécise. Et poursuivez votre chemin ensemble. Parfois, vous plongerez ensemble dans l'océan. Il est bon d'avoir quelqu'un à tes côtés pour t'empêcher de te noyer. Et vous pourrez repartir ensemble, sans craindre l'opprobre des hommes. Car, à plusieurs, on est un groupe différent. Seul, on reste un marginal. Et c'est le marginal que les hommes détestent après l'avoir adoré. Ils ne lui pardonnent pas d'avoir réalisé leur souhait.

Si tu comprends mes propos, si tu t'interroges, n'hésite pas et fais comme moi. Retourne sur tes pas.

Il est beau de reconnaître ses pas dans le sable et d'y distinguer son chemin au lointain. Même si personne n'est là pour les regarder. Ce dédale solitaire te conduira vers la jouissance de la liberté. Mais, un jour, tu seras triste de ne pas la partager. Peut être rencontreras-tu quelqu'un qui, de l'océan t'apercevant en haut de la dune, voudra te rejoindre. Accueille le comme un frère car il perdra beaucoup. Et il ne le sait pas. Si tu lui expliques, il ne le comprendra pas.

Il faudra veiller sur lui pour qu'il ne se perde pas, si tu acceptes qu'il t'accompagne sur ton chemin jusqu'au jour où il saura trouver, seul, le sien dans les dunes. Mais, jamais, jamais il ne pourra retourner dans l'océan. Car il aura oublier comment nager. Et il est criminel de laisser l'homme se perdre dans les dunes. Dès lors, lorsque tu acceptes que quelqu'un t'accompagne, tu te charges de veiller sur lui.

Maintenant que tu m'as écouté, maintenant que tu sais, ouvre les yeux, lève-toi et marche.

Romook, une île