Aulnoye - Aymeries, je descends du train. Je suis quelques congénères qui ont fait le voyage avec moi, voyage tout à la fois temporel et culturel. Lille - Aulnoye-aymeries, pour mesurer correctement la distance, il faut retracer le contexte. Quelques dizaine de kilomètre de train et c'est l'exotisme, le dépaysement. De la civilisation à la Mo Am'Gambie, la transition se fait sans douleur pour un Empereur qui repère très vite les objets familiers de son enfance, les faces souriantes des individus qui l'environnent. Des français bien sûr, mais très vite, deux mo am'gambs se déplacent et se font remarquer. Quelques éclats de voix confirment l'appartenance à cette civilisation menacée de disparition. Ils passent près d'une poubelle en carton - même en Mo Am'Gambie on applique le plan vigipirate - dans un des couloirs de la gare. L'un d'eux se baisse et ramasse une capsule de cannette de bière. Il l'inspecte avec circonspection, grommelle dans un charabia que d'aucun aurait trouvé incompréhensible et qui signifiait - est-il nécessaire de rappeler que l'Empereur de Mo Am'Gambie est polyglotte - "Cha peut't'jours chervir, hein!".

Il me semble nécessaire d'arrêter mon récit sur ce fleuron linguistique du ch'ti, dans sa version dialectale mo am'gambienne. Le ch'ti est une langue que les gens du Nord revendique. Il est bon que cela soit précisé. Cette langue a pour racine le picard. Il s'agit bien là d'un vrai problème culturel d'ailleurs que de faire remarquer que le ch'ti - Uuuniiiiiquement parlé dans le 59 pour les puristes nordistes, commun au Nord (59 et 62 réuni) pour les "étrangers", c'est-à-dire les nordistes d'adoption généralement, alors qu'il est uuuuunniiiiquement employé dans le 59 pour les gars du 62 qui parlent, eux, le picard : cqfd - vient de l'autre côté du pays du Nord (59 et 62 réunis cette fois), c'est-à-dire des "bo yo rouche", que l'on peut également prononcer "boyaux rouges" - expression qui (doit-on le rappeler?) doit son existence à une sordide histoire de sel d'après un illustre chercheur - est donc un dérivé du picard. Ce qui signifierait qu'en fait - et je m'en étrangle encore - que lorsqu'un ch'ti revendique son appartenance à la grande nation des ch'ti par l'utilisation de sa langue natale (le ch'ti), il ne fait rien d'autre que de dire qu'il parle le picard. Blasphème.

C'était sans compter sur l'extraordinaire mouvance naturelle des langues à évoluer et à emprunter de nouvelles formes pour s'exprimer. Ceci pour dire qu'en fait, il y a à peu près autant de différence entre le patois d'ch'nord du côté de Wambrechies par rapport à celui de Wavrin qu'entre le polonais et le russe. Donc, c'est dire à quel point la finesse littéraire du patois d'aulnoye aymeries suppose une parfaite maîtrise de l'oral, pour ne pas dire du patois littéraire même, et réclamait un expert en la matière. Le patois mo am'gambesque regorge de curiosités linguistiques et autres idiomes absolument intraduisibles qui tissent une toile de fond concepto-culturelle invraisemblable pour qui n'est pas du cru, l'aurait-on cru?

Bref. La concision étant l'apanage de la simplicité dans les relations subjectives interpersonnelles, je me permets de continuer directement sur le sujet qui nous intéresse au plus haut point, notamment cette leçon de chose sur l'utilisation du français pour traduire des concepts d'un autre univers. En l'occurence, que signifie "Cha peut't'jours chervir, hein!" ?

Il faut, pour bien comprendre cette phrase, commencer par en extirper les décorations artificielles qui rendent cette langue chantante. Le "hein" délicatement déposé en bout de phrase a une signification similaire à celle que l'on peut trouver dans notre langue française. Elle peut marquer tout à la fois l'étonnement, tout comme l'interpellation d'une personne qui aurait cru bon d'absenter ses pensées de la discussion en cours, ou simplement la connivence entre deux êtres graveleux salivant à la vue d'une jeune créature du sexe opposé (il semblerait que des études scientifiques auraient prouvé la croissance du volume sonore de cette expression lorsque la jeune créature serait blonde, à forte poitrine, muni d'un petit carré de vêtement couramment appelé "mini-jupe", souvent suivi linguistiquement par l'expression "à ras de l'touffe", expression qui me laisse absolument dubitatif puisque souvent l'herbe se trouve être justement très éloigné de ce vêtement, à l'inverse d'autres). En l'occurence, le "hein" n'a pas d'autres fonctions grammaticales que celle de rechercher chez l'interlocuteur opposé une marque d'approbation, voire de remerciement.

Reste encore à expliquer le membre principal de la phrase : "Cha peut't'jours chervir". Ceci nécessite quelques conventions phonétiques pour être décrypté. En ch'ti, on trouve un tableau de concordance phonétique qui peut se résumer grossièrement en:

Français Ch'ti

ç, s --> ch
k --> ch
ch -> k

La phrase : "les kiens font paô des ka" se traduirait donc par "les chiens ne font pas des chats". La mélodie qui se dégage de ce premier extrait pourrait déclencher des hordes de jeunes talents à se lancer dans l'aventure littéraire consistant à rédiger des poèmes en ch'ti. Toutefois, l'on sait que le vocabulaire est parfois difficile à accorder car ce petit tableau des sons camouflent un vocabulaire riche et varié comme la "ducasse" qui signifie "fête foraine", la "wassingue" signifie "serpillière". On remarquera tout de suite la richesse de cette langue. Revenant à notre contexte et à notre phrase, c'est à une difficulté d'ordre grammaticale que nous sommes confronté.

Le problème vient du " 't' " au milieu de la phrase. Pourquoi? Sans vouloir passer pour le moutardier du pape, je m'avancerai dans une explication simple : il existe une ambiguité dans cette phrase. Soit il s'agit d'un aggloméré de syllabe résumant le mot "toujours", soit il s'agit d'une subtile introduction d'autrui dans le discours, faisant donc référence à "toi". L'inversion que cela réalise viendrait d'une déformation due à une assimilation d'une règle grammaticale de la langue polonaise qui permet de déplacer les mots dans la phrase sans que le sens général en soit perturbé. Dans le premier cas, cette phrase se traduirait donc en français par : "Ca peut toujours servir". Dans le second, on obtiendrait : "Ca peut un jour te servir." ô joie.

La liesse et le tressaillement intellectuel que provoque cette découverte du sens chez toi, lecteur, je l'ai également eu à ce moment où j'ai entendu cette phrase. D'où la nécessité d'un billet pour partager ce grand moment d'évasion interculturel. La magie de cette langue particulière est dans l'économie des mots qu'elle requiert pour créer un message signifiant chez ses locuteurs.

Probablement due à une incompréhension linguistique, la réponse a fusé et m'a cloué net : "k peu m'fout' ". Dans cette hypothèse peu éclairante sur le contenu de la première phrase, le geste qui s'en suivit nous fait pencher vers une traduction à orientation égoïste : "ça peut toujours servir." Ainsi vont les grandes découvertes scientifiques, pas à pas, laissant se lever la brume des hypothèses progressivement pour laisser transparaître une vérité éclatante qui - selon Karl - n'est acceptée que tant qu'elle n'a pas encore été réfutée.

J'ai fait simple pour ne pas perdre mon lecteur. Les experts me passeront les quelques (rares) digressions que j'ai dû faire pour vulgariser ces concepts de la plus haute importance.

Merci de votre compréhension.

Romook Ier, toujours sur le grill...