Romook, ectoplasme bloguique

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dimanche 25 juin 2006

China Honta : épisode 15 et 16

Chers internetospectateurs et spectatrices, Une fois n'est pas coutume, nous faisons une émission spéciale destinée à rattrapper le retard accumulé par les précédentes équipes techniques qui ont manifesté leur incompétence de manière flagrante et chaque fois plus importante. Vous aurez deux épisodes en une seule fois. Gageons que cela n'arrivera plus à deux épisodes de la fin de notre émission...

Les semaines se sont déroulées sans aucun fait marquant à signaler. Les enseignants se dépêchent d' enseigner le plus de trucs possible en un temps record à leurs pauvres petits étudiants qui voient arriver les examens avec inquiétude... Avec un peu plus de 1500 caractères à "revoir", ça en fait des lignes d'écriture à faire... Surtout qu'à la différence des autres langues, l'alphabet n'est d'aucuns secours ce qui explique que l'on puisse lire un mot qu'on ne sache pas écrire, que l'on puisse prononcer un mot également sans savoir le lire et l'écrire, et même de connaître le sens d'un mot à l'écrit en ayant totalement oublié sa prononciation!!! L'asile, c'est par où l'entrée ?

Parmi les révisions qui se réalisent tant bien que mal au jour le jour, le petit Romook a déjà un pied en France par le biais de ses recherches professionnelles, le pesage de ses bagages (21kg de surcharge!!) et la création de son programme d'apprentisso révision du chinois journalier auquel il sait qu'il va devoir s'adonner pour maintenir un niveau correct. A la différence de l'anglais que l'on peut ne travailler que périodiquement, sans perte majeure et une reprise très rapide, le chinois ne tolère aucun écart. Mais qu'allait donc -t-il faire dans cette galère? Donnons lui la parole qu'il nous explique tout ça :

"Je suis très content d'avoir appris les heureux évènements qui se déroulent en France. Les naissances affluent dans mon entourage et c'est avec plaisir que je vois arriver ces nouvelles. A tous félicitation!! Par ailleurs, j'ai commencé à draguer le marché lillois pour trouver une place qui me corresponde. Ma volonté de me fixer définitivement est forte. Je sais que je peux aller facilement à Paris et je n'hésiterai pas à le faire, même si ce sera à contrecoeur. A Lille, vais-je trouver une place pour m'accueillir qui me permettra de mettre en oeuvre mes projet? A priori, ça a l'air bien parti, puisque j'ai déjà reçu une proposition de rencontre parmi les 9 que j'ai envoyé. Le tout étant de savoir ce que l'on veut et pourquoi on le veut... Pour ma part, c'est un peu par "fainéantise" puisque l'idée de faire deux heures par jour de chinois en rentrant en France, simplement pour maintenir le niveau me paraît simplement démentiel... Donc, il faut que je trouve un moyen d'en faire dans mon travail régulièrement, ce qui me permettra d'être plus à l'aise dans la vie à côté.

Dans les choses intéressantes que j'ai apprises ces derniers temps, il y a l'expression 听不懂 "tingbudong" : "entendre pas comprendre" qui est utilisée pour la musique occidentale par les chinois. J'avais eu un grand débat avec plusieurs chinois sur ce thème en défendant l'idée européanno centriste - quoiqu'on dise on est bien le fruit de sa culture - de l'universalité des sentiments et émotions musicales. Ce à quoi on m'avait répondu, ce qui me paraissait évident bien sûr, qu'ils savaient seulement déterminer si une musique leur plaisait ou non, si elle était jolie à écouter ou non. Bien, alors pourquoi utiliser l'expression 听不懂 ? La réponse semble être qu'en Chine, il n'existe pas un seul morceau de musique qui ne soit pas lié à un conte chinois ancien. En clair, toute musique raconte une histoire déjà connue de tous... Ce qui fait qu'évidemment, un impromptu de Schubert est fatalement un objet dénué de sens, ce qui permet d'utiliser en toute humilité l'expression 听不懂.

Par ailleurs, on m'a raconté l'histoire de la grande muraille. Comme on me la raconté en chinois, peut être que la transposition en français va se faire avec des erreurs pardonnez moi par avance. Il y avait un homme et une femme qui s'aimaient éperdûment. L'un des empereurs a décidé de construire la grande muraille et a réquisitionné des hommes à travers le pays. L'homme a donc quitté cette femme avec laquelle il devait se marier. Le travail sur la grande muraille était très difficile et très loin. il n'était pas possible de donner des nouvelles à cette époque. La femme l'attendait avec impatience. Des années plus tard quand l'Empereur considéra que les travaux avaient bien avancés et que les gens pouvaient rentrer chez eux. Tout le monde était heureux de revoir son compagnon. Néanmoins, l'homme que cette femme aimait était mort pendant les travaux. Elle l'a attendu, l'a cherché partout dans le pays et ne l'a jamais retrouvé. Un jour, quelqu'un lui a annoncé qu'il était mort et sa douleur fut si forte, ses pleurs si important que la grande muraile elle-même s'est émue et s'est mise à pleurer... Voilà ce qu'il y a dans la tête d'un chinois lorsqu'il regarde la grande muraille.

Ces deux exemples me paraissent hautement significatif du degré d'incompréhension qui existe entre un chinois et une personne d'un autre monde. Et ces incompréhension se retrouvent évidemment dans les relations sociales, dans les propos, dans le vocabulaire de la langue, dans les constructions de phrase. Il y a des choses que je peux dire en chinois qui sont d'une grande beauté mais qui serait d'une platitude extrême en français ou nécessiterait un talent d'écriture incroyable pour dire ces choses très simples. Mon niveau de chinois n'est pas très élaboré, mais la manière de penser de la langue facilite grandement la capacité à créer des pensées poétiques.

Après trois mois et demi plongé dans l'univers chinois, mon bilan est mitigé parce que je me suis sinisé. J'ai conscience de mon niveau de chinois. On m'a dit que je savais écrire comme un chinois de douze ans environ et que je parle comme un chinois de seize ans. Je peux être content. C'est déjà une belle avancée. Je sais aussi que je touche en ce moment du bout des doigts la porte de l'accès à la culture... La lecture des livres chinois va bientôt être possible. En survolant un journal, je peux déjà dire en gros de quoi parle un article la plupart du temps. Hier, je discutais avec Kai Ye des premières heures de cours de chinois que j'ai subi. Il me rappelait que j'étais blême et que je lui avais dit que c'était la première fois que je rencontrais un "problème" dans ma vie que je ne savais pas comment surmonter. Et c'est vrai, je m'en rappelle. Les 4 premières semaines ont été une immense traversée du désert comme je n'en aurais jamais plus, c'est évident. Il faut dire que je suis allé directement dans un cours qui n'était foncièrement pas de mon niveau, je le sais. C'était au-dessus de mon niveau de chinois d'alors, notamment au niveau de l'écriture. J'ai fait confiance dans ma capacité de travail et mon obstination dans le travail (acharnement?). Dans ce cas, il fallait connaître parfaitement 400 caractères de chinois (lire et écrire) pour pouvoir suivre. J'en connaissais 160. J'avais donc 240 caractères de retard sur mes petits camarades. Aujourd'hui, j'ai rattrappé le retard et, a priori, je force l'admirationde tous mes enseignants par ma compréhension de la langue et de la culture chinoise. Pour ma part, sans faire part d'orgueil, j'ai conscience que par rapport aux européens communs qui apprennent le chinois ici, il y a effectivement une énorme différence entre moi et eux. Ils sont venus apprendre une langue. Ils n'ont pas compris que ça signifie également s'imprégner d'une autre mentalité pour parler correctement cette langue. Les phrases ne sont pas complexes, mais étranges si on ne fait pas attention à leur véritable signification culturelle. Toutefois, sans fausse modestie cette fois, j'ai la pleine conscience de cette phrase de Socrate : "Je sais que je ne sais pas." Chaque jour, chaque chose que je comprends sur les idées et la philosophie à l'oeuvre dans cette langue et cette civilisation (les deux étant intimement lié, preuve en est : la calligraphie) me permets de mesurer l'impossibilité totale d'affirmer un jour : "je connais et comprend la culture chinoise. Je sais parler chinois" En une vie, je n'arriverai pas au bout, je le sais. Pour le moment, j'ai des comportemets réflexes sociaux comme un singe à qui on a appris des trucs. Je sais appuyer sur les boutons de la relation sociale pour qu'un chinois comprenne ce que je dis, ce que je veux, qu'il soit en confiance. Mais je ne comprends pas la plupart du temps pourquoi ça marche. Comment expliquer ensuite dans un entretien d'embauche qu'au lieu d'apprendre du vocabulaire juridique et du vocabulaire commercial j'ai préféré apprendre la calligraphie? Surtout comment expliquer que, pour une transaction commerciale, il est plus important de savoir écrire des caractères avec un pinceau que de savoir les mots spécifique de ce domaine d'activité ? Imaginons la situation suivante : entretien pour un poste dans le commerce international. Question : "Et vous savez dire 'garantie à première demande' en chinois ?" Réponse : "Non mais je sais écrire un caractère chinois d'un mètre cinquante avec un pinceau." Imaginez l'incompréhension du recruteur alors qu'un chinois en face considérerait que je suis vraiment quelqu'un avec lequel il a envie de travailler. Cette énigme se trouve synthétiser dans cette phrase que l'a dite mon prof de calligraphie cette semaine, seul à seul :" Yang Fa Long, vous pouvez travailler en Chine et vous réussirez. Vous connaissez votre domaine de compétence, votre chinois n'est pas mauvais et vous connaissez la calligraphie. Vous savez écrire le style Kai et le style Cao. Vous seriez le meilleur dans votre domaine d'activité en Chine. Les chinois ne savent pas écrire le style Cao." Je vous laisse dans quel état dubitatif m'a laissé ces propos. Quel lien entre le fait d'être capable d'écrire des zi et être le meilleur dans son domaine ?

J'ai laissé fonctionner ma machine à compréhension culturelle, qui est surentraînée depuis mon arrivée en Chine, et un semblant de réponse est arrivée. Une enseignante passe dans un cours et me dit, publiquement - le détail est d'importance -, que ma calligraphie est jolie (j'ai affiché mon nom sur la porte de ma chambre) et qu'elle aimerait en avoir une de moi. ?. Derechef, l'enseignante avec laquelle j'étais m'a aussi réclamé une calligraphie, bien qu'elle n'ait jamais vue ce que je fais. Quelques heures plus tard, je vais voir cette enseignante qui m'avait complimenté et lui propose de venir visiter ma chambre. Elle vient de bon gré. Et là, elle a commencé par me demander si c'était bien moi qui avait fait tout ça. Elle a été toute troublée au point qu'elle est allée toucher et inspecter le papier et l'encre de mon zi d'1, 50 mètre au dessus de mon lit. Puis, rougissante, elle m'a dit que "ce n'était pas mauvais (traduction littérale)", c'est à dire "bien" et est repartie.

Le lendemain soir, je reçois un appel téléphonique d'une chinoise qui parle français. Elle me félicite pour mon travail calligraphique (le nom affiché sur la porte de ma chambre) et me dit qu'au départ, elle pensait que j'avais acheté cette calligraphie. Elle voulait savoir où et a demandé à cette enseignante où je me l'étais procuré. Cette dernière lui a répondu que je l'avais fait moi-même et blablabla... Bref, est-ce que je pouvais lui en faire une? Et derrière ça, un rendez-vous d'affaire pour le business a priori... Alors qu'au départ, elle pensait plutôt que j'étais plus fait pour faire des études de comique que d'exercer le métier auquel je me destine... Bref. Tout ça pour démontrer que l'impact de la pratique de la calligraphie fait résonner dans l'imaginaire collectif des chinois des choses qui sont encore au-delà de ma compréhension culturelle. Je vais me risquer à donner une réponse toutefois : dans les examens pour être mandarin, il y avait une épreuve de calligraphie. La calligraphie est un art hautement intellectuel. Pour un occidental qui n'en comprend pas la signification, il s'agit d'une forme de dessin. Pour l'étudiant en chinois, il s'agit d'un passe-temps agréable permettant de réviser ses zi. Si on pousse plus loin la compréhension, notamment à travers l'étude du style Cao, on s'aperçoit qu'il y a un art du déguisement et de la suggestion du zi qui permet de supprimer des traits mineures et d'exacerber d'autre, rendant difficile le déchiffrage du zi, mais pas impossible. La lecture de la calligraphie en style Cao est aussi un moyen de tester plusieurs choses je pense, le niveau de culture de la personne, sa connaissance des caractères (nombre et ordre des trats) et sa capacité d'abstraction. Dès lors, quand on allie la concentration, la patience et l'endurance aux exercices, la rigueur dans l'exécution et la continuité des efforts pour aboutir à ue belle calligraphie. Il n'y a pas de gens doués pour la calligraphie, il y en a qui travaillent plus que les autres. Sans compter que le résultat n'est rien d'autres que d'écrire ce que d'autres ont déjà fait. L'art de l'inutilité poussé à son extrême beauté esthétique ("C'est bien plus beau lorsque c'est inutile!", Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand). On se retrouve alors face à cette phrase de confucius qui disait d'un de ces étudiants : "Je l'ai toujours vu en progrès et en même temps ne jamais relâcher ces efforts". Voilà mon explication de la résonnance culturelle de la pratique de la calligraphie pour un chinois. N'oublions pas qu'il s'agit d'une tentative de réponse d'un européen ne faisant que ses premiers pas dans la culture chinoise.

Un pseudo regret : ne pas avoir commencé ce voyage culturel plus tôt dans mon existence. J'ai aussi cette conscience de l'inutilité d'un tel voyage qui aurait été fait plus tôt dans ma vie. Sinon, je serai venu - à l'image de beaucoup d'autre - apprendre le chinois et serait passé à côté de l'essentiel. Les études que j'ai faite auparavant m'ont préparé à faire de ces quatre mois la plus riche expérience de ma vie. Devrais-je conseillé à quiconque veut venir apprendre le chinois de se plonger d'abord dans la culture chinoise pendant 15 ans en abordant pêle mêle : les arts pictoriaux, la musique, la poésie, la littérature, l'histoire, les contes anciens. Grand absence de cette étude préalable : la calligraphie que je n'avais jamais envisagé comme un art jusqu'à alors. Maintenant, ça me paraît fondamentale. Mais sans parler chinois, ni lire et écrire les caractères, apprécier la calligraphie a quelle signification?

Je suis content de rentrer en France. Ici, je suis un étranger et le resterait toute ma vie. Avec ce voyage en Chine, je pense qu'une porte s'est ouverte dans ma vie, qui ne se refermera pas mais qui exclue que je puisse développer d'autres passions que l'étude de la culture chinoise. Je n'étudierais plus d'autres langues étrangères, je travaillerai celle que je connais déjà (ça paraît être une évidence pour tout le monde, sauf pour ceux qui me connaissent bien, d'où ma précision). Je n'abordrai plus de nouvelles cultures, je me contenterai de celles qui sont immédiatement à ma portée culturelle, et elles restent nombreuses : allemande, anglaise, chinoise, euroépenne, française, polonaise. De quoi remplir toute une vie :-)

Et pour conclure, je finirai par cette phrase de Confucius : "N'aie pas peur d'être incompris par les autres, craint seulement de ne pas les comprendre." J'aime cette phrase, même si je trouve que lorsque des amis font des réflexions qui en disent sur leur degré de méconnaissance de vous, c'est toujours quelque chose qui rend triste, même si on connait les raisons profondes qui animent leur propos. En écho, je reprendrai cette phrase de Marguerite Yourcenar, dans"Anna Sorror...", "elle avait le regard triste des gens qui se savent aimé, mais incompris." Demain, début de la semain d'examen. Hop! Retour au travail d'écriture! "

Merci Romook et à la semaine prochaine

Erotisme

L'érotisme est l'art de la suggestion. C'est bien ça?

Romook, esthète