La calligraphie est considérée en Chine comme un art majeur. Cela peut laisser l'européen perplexe. Tout le monde s'accorde à dire, dans notre univers occidental, que l'écriture chinoise est mystérieuse. Combien d'entre nous n'ont pas eu envie d'apprendre le chinois pour la simple attraction que représente cette langue sans alphabet, où les caractères sont arbitrairement désigné sans lien entre la phonétique, le sens et l'écriture - tout au moins dans le sens où nous concevons l'alphabet : les sinologues me pardonneront sur ce point de ne pas expliquer davantage. Mais, lorsque l'on aborde cette langue, il faut peu de temps pour se rendre compte que l'écriture n'est qu'une part de ce mystère linguistique. Les tons, et le fait qu'un son puisse posséder autant de significations différentes est très déroutant. Par exemple, le son "jin" (prononciation "tinne") au premier ton peut signifier :

les noms :

'un gué (passage d'une rivière);salive'; beau-frères;pans d'un vêtements'; 'bande de toile à différents usage(mouchoir, essuie main...)'; 'métal;monnaie;instrument de percussion en métal;or'; 'muscle;tendon'; 'unité de poids : une livre';

Les adjectifs :

'contemporain;aujourd'hui;présent;actuel';'orgueilleux';'doré'; 'serré;tendu;raide;pressé;strict;rigoureux';

les verbes :

'contraindre;retenir; résister à'; 'avoir pitié';

On pourra me répondre que, dans toutes les langues, ils existent des exemples où un même son possède des sens différents. A la différence près que, dans la langue chinoise, il n'existe pas à ma connaissance un son qui n'aurait pas plusieurs sens. Tout ça, évidemment contribue à la magie de cette langue également. Ca fait partie également de sa difficulté.

La calligraphie est l'art d'écrire. La calligraphie chinoise est donc l'art d'écrire les caractères chinois. Y a-t-il quelque chose de particulier à cette écriture? Chaque sinogramme est composé de trait qui sont au nombre total de seize. Il faut savoir maîtriser chacun des traits avec son pinceau. Toutefois, conjointement à cela, il faut savoir aussi maîtriser son pinceau. Cette relation entre l'outil et le calligraphe est quelque chose qui n'est pas immédiat.

Il faut connaître sa réaction sur tel type de papier, avec tel type d'encre, le degré d'humidité dont il a besoin pour laisser filer l'encre, sa vitesse, sa "durée" de vie. Expliquons ces différents points :

Le type de papier, le type d'encre et le degré d'humidité dont il a besoin pour laisser filer son encre sont trois données inséparables. Il y a des papiers qui absorbent plus ou moins rapidement l'encre. L'encre est plus ou moins visqueuse et sèche plus ou moins rapidement. L'encre est de plus en plus visqueuses au fur et à mesure du temps de calligraphie. En fonction de son type, cela prend un temps différent. Plus l'encre est visqueuse, moins elle est absorbée par le papier, moins elle coule vite également le long du pinceau. De ce fait, pour obtenir une homogénéité des traits, le calligraphe doit connaître ses différents paramètres qui ne peuvent s'apprendre que par l'expérience et si le temps de calligraphie dépasse une heure et demi environ, tout au moins pour mon matériel. Le calligraphe doit donc adapter sa manière d'écrire, ce qui signifie concrètement modifier progressivement la pression qu'il exerce sur son pinceau et sa vitesse d'exécution.

Le degré d'humidité du pinceau est un paramètre important qui permet de ne pas trop modifier son style d'exécution calligraphique. J'appelle degré d'humidité du pinceau, la quantité d'humidité qu'il doit contenir pour fonctionner parfaitement, c'est à dire selon le goût du calligraphe. Trop humide, l'encre coule vite sur le papier et des petites tâches se forment au bord du trait. Rappelons que le papier est un support artistique et ne doit jamais être considéré comme un buvard Pas assez humide, l'encre sèche progressivement dans le pinceau et détériore ainsi rapidement ses qualités. Un bon pinceau fonctionne comme un crayon plume. Si vous vous arrêtez d'écrire un instant, l'encre continue de couler à l'endroit où vous vous êtes arrêté, provoquant l'inévitable pâté, disgracieux, formant un oeil noir et sévère qui ne quittera plus votre oeuvre invétablement et irrémédiablement enlaidi d'un gros point noir. Ce n'est pas la faute du pinceau, c'est celle de votre conscience hésitante, un instant suspendu dans l'interrogation... La continuité est de mise dans cet exercice difficile de la calligraphie, continuité dans la concentration. Il y en a qui ne dépasseront jamais le stade de l'oeil noir s'ils n'acceptent pas le fait de répéter le même caractère un grand nombre de fois, réclamant ainsi à ce caractère, comme un mantra récité, de venir se loger au fond de leur conscience afin d'en faire complètement partie. Et je fais partie de ses heureux élus, créateurs naturels de point noir La calligraphie est une technique, un art et une forme de méditation.

La vitesse du pinceau est la vitesse à laquelle il donne son trait le plus vigoureux, le plus beau, le plus parfait. Il faut connaître cette vitesse pour pouvoir jouer sur l'épaisseur et la vigueur du trait. Comble du désespoir, cette vitesse varie d'un pinceau à un autre, d'un type d'encre à un autre, d'un type de papier à un autre. Et ce n'est pas tout. Cette vitesse varie également en fonction du degré d'humidité du pinceau et du temps que vous l'utilisez pour une même période calligraphique. Rassurez-vous, avec le temps et l'expérience, ces divers éléments finissent par s'intégrer dans la connnaissance de nos outils et notre utilisation rend ces paramètres imperceptibles. Lorsque l'on sait faire son trait le plus beau avec son pinceau : on a acquis la connaissance de son pinceau. On passe de l'antichambre de la technique à celle de l'art. Toutefois, l'art naîtra de l'irrégularité maîtrisé des traits, tout au moins si on exclut le style KAI, qui est enseigné à tout débutant calligraphe. J'y vois une espèce d'ascèse calligraphique. Un peu le solfège de la calligraphie, un passage impossible à éluder, qui fera s'arrêter là bien des personnes.

A noter un point important : la calligraphie est un art exigeant qui connaît une limite naturelle, celle du plaisir. Si on ne sait plus se faire plaisir à force d'exercer sa calligraphie, il y a là un problème important. Comment le résoudre? Je dirais qu'il faut d'abord que ce problème ne se pose pas. Car c'est l'âme même du calligraphe qui se trouverait être réduite à néant, rendant impossible tout progrès ultérieur. Il ne faut pas oublier de s'amuser. Alterner l'étude sérieuse avec des périodes de jeu. Amusez vous à écrire, sans souci de la vigeur du trait, écrire juste parce que c'est beau, agréable et amusant. Et dans le jeu, on apprend également à découvrir son pinceau et ses instruments. Faîtes des expériences corporelles. Ecrivez vite juste pour "voir", etc... Votre oeil et votre corps s'habitueront à jouer au moment de la calligraphie. Ceci contribue à l'amélioration de la détente nécessaire à l'exercice de la calligraphie.

Enfin, le dernier point technique sur le pinceau est sa "durée" de vie. Comme je l'ai expliqué auparavant, l'encre a sa visquosité qui se modifie au fil du temps. Le pinceau se "fatigue" progressivement. Ceci se traduit par un déplacement différent des poils sur le papier. Ceci se remarque imperceptiblement, toutefois, on doit adapter sa technique calligraphique pour pouvoir surmonter ce détail technique. L'encre ne coule plus non plus à la même vitesse. Tout ça contribue à l'irrégularité des traits des caractères, ce qui évidemment est très désagréable.

Voilà, une fois maîtrisé ses divers éléments, nous passons à une autre étape de la calligraphie qui est la composition des caractères. Il ne suffit pas que les traits soient réguliers ou irrégulièrement travaillés pour que le caractère soit beau. Il faut également que sa composition soit harmonieuse. Le caractère doit être équilibré, ou déséquilibré harmonieusement - ce qui n'est pas à la portée d'un européen n'ayant jamais vécut en Chine. Le déséquilibre harmonieux se traduit par l'excroissance du trait appelé "zhu bi" et qui rend, dans le style KAI (qui peut être considéré comme la grammaire de base de la calligraphie chinoise), le caractère "beau". Chaque caractère n'ayant qu'un seul "zhu bi" - trait principal - qu'il faut savoir reconnaître. Il n'y a pas de règle, mais un chinois le reconnaît naturellement. Ce qui n'est a fortiori pas évident pour nous européens. Avec de l'entraînement, on y arrive...

Evidemment, ce qui est valable pour le "zhu bi" du style KAI reste valable en style CAO - style herbe -, inutile de préciser que les autres styles (Li, Xing par exemple) proche du style Kai sont également concernés. Le style CAO est le style qui correspond aux traits foisonnants, un peu désordonné que les européens ne comprennent absolument pas et que la plupart des chinois n'arrivent également pas à lire. Pour un exemple, voir ma signature en bas à droite de la photo jointe où il y a deux zi (caractères chinois). Pour comparer, sachez qu'il est écrit : 羊法龍. Là, la règle est évidemment le déséquilibre et le semblant d'exécution rapide du caractère, la principale difficulté étant de tracer les traits et de les différencier sans lever le pinceau de la feuille. Tout est un jeu de pression. Les chinois n'étudient pas ce style considéré comme trop difficile, sauf pour ceux dont les études à l'université correspondent à des études de calligraphie.

Second difficulté de la composition calligraphique chinoise, s'il y a plusieurs caractères, ceux ci doivent se répartir équitablement dans l'espace de la feuille. Par ailleurs, il est de bon ton que, si des traits se répètent, ils se retrouvent en harmonie les uns par rapport aux autres, d'un caractère à l'autre. Evidemment, le mieux est d'utiliser un proverbe chinois, un poème ou une phrase de Confucius. Là encore, si la calligraphie est un art graphique, il ne faut pas oublier que le sens de la phrase prolongera la portée de la calligraphie. Ca renforce le côté attrayant de la calligraphie.

Enfin, si après tout ça, vous considérez que vous avez fait le tour du monde de la calligraphie et que vous sentez les ailes du créateur calligraphe, il reste un dernier chemin à explorer. La création de votre style. Et pour ce faire, il faut s'armer de patience et de courage. Avant de créer son caractère, il faut copier et comprendre comment fonctionne ce caractère das les différents styles et comment il a été stylisé par les grands calligraphes. Bien que cela paraisse futile, il faut que l'on puisse lire le caractère ensuite. Cela suppose de déterminer, dans l'ordre des traits, quels sont les traiits qui peuvent éventuellement être supprimés ou stylisés et quels sont ceux qui sont la charpente du caractère. Conseil : utilisez un crayon normal. Inutile de faire ça avec un pinceau. Pour mon Lei "stylisé" (voir ci-dessous), une recherche de six semaines a été nécessaire pour trouver la manière de l'écrire. Mais tout chinois reconnaîtra aisément ce caractère.


Après, si vous avez également le goût de la démesure, vous pouvez aussi vous essayer aux caractères de grande taille. Les problèmes sont multipliés et, en plus, vous n'avez pas le recul pour savoir si votre travail de calligraphe est correct. Très instructif.


Mon grand "Lei" mesure environ 1,50 mètre. Il m'a fallu une heure et demi pour l'écrire, sans compter les travaux préparatoires. Il m'a permis de mesurer ce que représente dans la culture chinoise la valeur du grand caractère que l'on voit dans le film "Hero".

Ma prochaine étape artistique : écrire des Zi avec une serpillière ?

Pour résumer, une belle caligraphie représente une technique impeccable du pinceau, allié à l'harmonie des caractères. Exactement comme notre peinture occidentale.

Yang Fa Long, "la calligraphie est une technique, avant de pouvoir devenir un art."