Sur ces mots et un clin d'oeil, il m'abandonne en me laissant face à face, bien que séparé par quelques rangées de table, avec cette magnifique femme. Me voilà, face à elle, c'est à dire face à moi.

Pendant ces moments dans lesquels on s'interroge sur le sens à donner à nos actes, on se sent toujours très seul. Face à moi même et à mes prises de décisions, je ne savais pas comment l'aborder. En Chine, pourtant, c'est très simple. Il suffit de se lever, d'aller à la rencontre de la personne et de lui dire "bonjour". Le contact est immédiatement noué, personne ne voyant de mal dans cette attitude. En France, si on compare, on se retrouve rapidement face à une femme qui se sent agressée dans son intimité et qui appelle la police avec son téléphone portable dans les 17 secondes qui suivent ce "bonjour" introductif lancé joyeusement. Pourquoi, face à cette jolie femme, je me retrouve alors plongé dans mon univers relationnel européen?

Il me vient à l'esprit alors qu'en venant en Chine, je ne venais pas qu'à la rencontre d'une nouvelle langue et d'une nouvelle culture, mais bien plutôt à la recherche de ma nouvelle vie. Et celle-ci passe par la découverte de soi, sa redécouverte tout au moins, et donc de l'autre. Et parmi tous les autres que l'on rencontre régulièrement dans notre vie, il y en a un qui les surpasse tous : l'être aimé.

Il est la porte à travers laquelle nous accédons à notre véritable univers intérieur en nous projetant, dans la solitude de notre âme, face à nos peurs, nos désirs, nos craintes, nos passions, nos doutes... Ce labyrinthe relationnel qu'est la relation amoureuse n'est rien d'autre que le chemin le plus semé d'embûches qui existe. Celui dans lequel on peut perdre jusqu'à la vie, c'est à dire sa propre identité, lorsque l'amour est si fort que les deux êtres semblent fusionner en tous points. Celui dans lequel on peut égarer son esprit lorsque la passion consumme chacune de nos pensées pour les brûler sur l'autel de la Vie.

L'être aimé est également la clé du mystère qui se révèle : qui suis-je? Il est également la serrure de ce monde, infini semi dévoilé qui permet à chacun d'avancer plus loin sur le court chemin de notre vie face à l'éternité. Et là, devant moi, elle me sourit. Je la regarde, plongé dans mes pensées qui sont tout à la fois une rêverie qui m'éloigne d'elle, tout en étant le chemin qui me fait prendre conscience de tous les possibles qui existent entre moi et cet être qui se trouve 20 mètres plus loin.

Si, aujourd'hui, je suis effrayé de la rencontrer, c'est tout simplement parce que je sens que cette rencontre ne sera pas fortuite, ne sera pas sans conséquence. Elle existe dans ma vie, maintenant, et mon corps frissonne en la regardant. Il y a du désir, il y a également le terreau de l'amour qui est présent. Je ne vois plus les autres autour de moi. Elle est.

Mon univers européen reprend le dessus car j'ai peur de me méprendre sur ses actes, sur ses paroles. Je sais qu'entre moi et elle, 5 000 ans de civilisations nous séparent et probablement tout autant de mots de vocabulaire. Elle est chinoise, je suis français. Le conflit culturel qui existe entre deux individus dans les prémisses de l'amour alors qu'ils appartiennent au même univers est important. Chacun rencontre l'autre avec sa valise pleine d'un passé joyeux et douloureux qui empiète sur le présent. De vieilles rancoeurs non triées cohabitent avec des idées forgées sur l'expérience, des doutes surgissent à l'occasion d'échanges de phrases simples. Avec le temps, on apprend à se méfier des dires de l'autre. On cherche le mensonge, on cherche à savoir pourquoi, on cherche avant tout à comprendre avant de ressentir. La naïveté et l'innocence se dissolvent dans la succession des relations. Le conflit culturel qui existe entre elle et moi est d'une autre nature. Elle n'a probablement pas de passé relationnel. En face de moi se présente un nouvel univers, dans lequel je porte toute mon espérance. Elle a probablement un peu plus d'une vingtaine d'années et le passé amoureux d'une française de treize ans. Tout paraît encore possible.

Ayant conscience de tout ce que j'ai à gagner de cette rencontre, je me rends compte que je ne peux pas ne pas la rencontrer. Mais je n'ai pas mon dictionnaire. Et vais-je pouvoir lui parler en anglais? Comprendra-t-elle? Et pourquoi je ne la remarque qu'aujourd'hui alors que je la distingue aujourd'hui aussi aisément qu'une marguerite au milieu d'un pré ? Ces petites interrogations me titillent. Et me clouent à mon siège. Mon esprit semble plonger dans une interminable rêverie lorsque je décide enfin de me lever : un acte non réfléchi, comme si mon corps avait décidé par lui-même de la suite de ces évènements.

Je me dirige vers elle. Elle m'a remarqué et attend la fin de mon trajet vers elle en me souriant. Son attitude patiente me laisse entrevoir une attente qui coïncide avec la mienne. En me disant que ce trajet me semble d'une longueur indéfinissable, je prends conscience que cette personne est sûrement la personne que je suis venue rencontrer en Chine, sans en avoir conscience.

Alors que je ne suis qu'à quelques mètres, elle se lève, me fait un signe de la main, se retourne et se dirige vers la sortie. Je suis décontenancé. Mais que se passe-t-il? J'accélère mon pas pour la rejoindre. Elle est sur le point de sortir. Je suis emprisonné dans ma méconnaissance du chinois car je ne peux même pas l'interpeller. Je ne sais pas comment on dit en chinois et je ne sais pas non plus si c'est une habitude chinoise. Une table de jeunes mecs me regardent en gloussant. Ils ont vu ce que je voulais faire et s'en amusent.

Heureusement, la pluie l'a arrêtée juste à la sortie de la cantine. Je suis à sa hauteur et je lui lance un joyeux "Ni Hao!". Elle tourne la tête et me sourit. Elle a des tâches de rousseur sur le visage. Elle est vraiment ravissante. Dans ses yeux, je lis instantanément une grande pureté d'âme. Je fonds. Elle me réponds "Ni hao! Wo jiao Chen Xiao Lei". Je réponds aussitôt "Wo jiao Yang Fa Long". Elle sourit encore une fois et le temps s'arrête. La pluie continue de tomber.

Dans ces instants où on sait qu'aucune phrase n'a vraiment de sens, ni d'importance, puisque les gens ont simplement envie de communiquer, il est difficile de se retrouver à la fois submergé par ses émotions, et à la fois dans l'obligation d'activer le cerveau pour produire du sens. Il faut maintenant parler. Je veux être original et percutant tout en restant simple. Et je dois parler en chinois. Elle attend en souriant que je me lance.

"没有问题, 我打伞雨了." Cette phrase résonne comme un coup de tonnerre. Elle le sent. Ces yeux qui me regardait un instant avant comme si j'étais une personne attrayante ont laissé un passé une émotion sombre et indéfinissable. Son regard se tourne vers la personne qui a prononcé cette phrase. Un jeune homme la regarde, avec un parapluie bleu à la main. "Pas de souci, j'ai pris un parapluie". La traduction de la phrase vient de se faire dans mon esprit. "我不喜欢一个人吃饭. 这里是你的大学. 我觉得你得跟我一起吃饭." Le temps s'accélère au mesure que les phrases sont prononcées et je cherche à en saisir le sens. En même temps, ils partent ensemble sous la pluie. Je n'ai pas de parapluie. Elle me lance un "zai jian" auquel je réponds tout aussi vite. Des bribes de phrase me reviennent en tête, puis tout fait sens. Elle lui reproche d'avoir mangé seul car c'est l'université du jeune homme et qu'il devrait l'accompagner. Ce qui explique pourquoi je ne l'avais jamais vu avant. Je me lance sous la pluie.

De loin, j'essaie de savoir si c'est son frère, son ami ou son petit ami. Evidemment, en Chine, il est impossible de savoir cela en regardant les gens. Les chinois sont beaucoup plus pudiques que les européens. Et je prends conscience en ce moment de deux choses paradoxales. D'une part, mon niveau de compréhension orale du chinois est insuffisant pour déceler dans leurs phrases ce qu'ils disent, bien qu'elle est une prononciation très claire. D'autre part, mon niveau de compréhension s'améliore à chaque phrase prononcée supplémentaire, ce qui montre bien qu'en cas de besoin le cerveau s'adapte. Je ne la connais pas et pourtant mon coeur se serre à l'idée que tout ce que je venais de réaliser grâce à elle en terme de relation amoureuse était en train de devenir lettre morte sous prétexte qu'il pleuvait. "各个" ou "哥哥". Ca fait trois fois que j'entends "gege" qui pourrait se traduire par "chaque..." ou par "frère".

Mes espoirs reprennent et je me rapproche d'eux pour mieux saisir le sens des phrases. Sa démarche sensuelle me trouble tout autant que ces propos diffus auxquels j'ai le plus grand mal à donner un sens précis. Mon esprit travaille vite. Mes yeux ne se lassent pas du spectacle tandis que mon oreille se laisse bercer par l'intonation légère de cette jeune femme: je suis charmé. "Women mama" résonne à mes oreilles et je comprends qu'ils parlent de leur famille. C'est son frère. J'accélère le pas pour les rejoindre.

"Et l'artiste! C'est un remake de singing in ze rain?" Je tourne la tête malgré moi et je constate que l'un de mes camarades français se dirige vers moi. Impossible de lui dire que je suis occupé. Comment expliquer que je suis en train de suivre une inconnue avec laquelle je veux faire connaissance et que je n'ai pas le temps de lui parler? Me voilà stoppé net dans mon élan par un excès de convention sociale. En pleine tentative d'échapper à ma culture pour découvrir un nouvel univers, je me retrouve saisi par celle-ci. Sans défense. Sous la pluie.

Je prends alors conscience du côté pitoyablement romantique de cette situation. Le français qui suit sous la pluie une chinoise pour faire sa connaissance alors qu'il ne connaît rien de sa vie, rien de sa culture et seulement des bribes de sa langue. Et qu'en à peine une demi-heure j'ai réussi à me conditionner pour créer la possibilité d'une relation amoureuse. Situation d'autant plus étrange qu'elle n'avait en soi pas d'autre sens que de me donner de l'espoir. Je la regarde s'éloigner. Je frissonne sous mes vêtements mouillés. Et je démarre une conversation banale, vide de sens. En quelques secondes, je suis passé du sens au non-sens. Et j'ai un pincement au coeur de la voir partir. Je ne la reverrai probablement jamais. Pourtant, elle existe. Sur terre et, pire, dans mes pensées.

Yang Fa Long, "Alors, Anna, c'est ce à quoi tu t'attendais ?"