Le "fenghonse" de Kai Ye est au centre de nos discussions... Pourquoi me demandez-vous? Simplement parce que son vélo est rose, que le rose c'est une couleur de gonzesse, que Kai Ye ressemble plutôt à un barbare venant des pays du Nord, que la réunion de ce barbare sur une "monture qui fonctionne par elle-même" (traduction mot à mot du mot chinois "vélo"), inappropriée tant dans sa couleur que dans son aspect général provoque, chez les personnes de toute culture, un sourire narquois qui laissent songeur quant au sens donné à la sexualité de sieur Kai Ye... Bref.

Auparavant, son vélo "Gweit" avait l'objet d'un emprunt sans retour de la part d'un individu probablement sans foi ni loi (en chinois on dit "无法无天", ce qui se traduit exactement par "sans loi, ni foi", étonnant, non?). Ces mésanventures l'ont rendu inquiet quant au sort de son vélo. Ainsi, en sortant de ma chambre après avoir bu un thé ensemble en guise d'apéro, voilà que nous nous dirigeons vers la cantine, en faisant un détour rapide pour vérifier que la monture broute l'herbe tranquillement...

Surprise! Le vélo n'est pas à sa place. Regardant hébétés tous les deux la place vide pleine d'un sens tout étrange, je commence à plaisanter sur le fait qu'un vélo comme ça personne n'en voudrait à part une "gonzesse". Je sens que le virage psychologique est amorcé dans sa tête, le Surmoi n'arrivant plus à retenir les émotions incontrôlées que lâche sans retenue son inconscient, faisant ressurgir son passé et ses souvenirs gweitiens. Je crois même percevoir une larme tentant de poindre au coin de l'oeil. Faisons diversion!

- Sûrement nos petits camarades de classe qui t'ont fait une blague. Ils sont très joueurs. Et puis, il y a des caméras de surveillance partout : on ne te l'aurai pas volé en plein jour, ce serait ridicule. Surtout ton vélo.

Mon petit Kai Ye, tel un enfant, commence à sangloter bruyamment, créant rapidement un cercle de chinois et de chinoises qui cherchent à comprendre pourquoi un homme de 37 ans, de la stature de Kai Ye, pleure ainsi à chaudes larmes. La gorge nouée, il ne pouvait plus émettre un seul son, hormis un "mon fenghonse, mon fenghonse..." pathétique qui aurait soulevé la pitié de n'importe quel tortionnaire... Je m'emploie donc à expliquer la situation à ces personnes dévouées qui nous entourent. Rapidement, un "把他女粉的车找了!" (que je traduirais maladroitement par "cherchez son vélo de gonzesse!") est clamé, se répétant rapidement comme un écho dans l'université. Une minute plus tard, les haut parleurs de l'Université se mettent à hurler sur le campus "找着了" (on l'a trouvé!), ce qui était le bruit salvateur qu'attendait Kai Ye. Ses larmes cessèrent immédiatement. Le sourire aux lèvres, le voici qui marche fièrement dans la direction indiquée par une allée de chinois lui montrant son vélo.
Son vélo était mal garé. Il avait été déplacé de 25 mètres. L'incident était clos. Pour le remettre de ses émotions, je lui propose de lui offrir un yahourt à la fin du repas. Evidemment, le regard brillant, il accepta. Comme pour toutes les grandes douleurs, nous n'évoquons pas cet incident afin de ne pas rouvrir une plaie encore chaude et fumante de douleur. Et me voici en train de lui expliquer la différence fondamentale entre 了 et 过, 了 et 了. Il ne comprend pas grand chose à la grammaire chinoise en général, c'est pourquoi j'aborde avec lui le point qui, à mes yeux, est le plus difficile entre tous. Mais, d'un tacite accord, nous savons que son état de choc est tel qu'il serait incapable de comprendre autre chose de toute façon, hormis une pure discussion d'hommes sur la sexualité, nos précédentes conquêtes et les femmes qui nous environnent. Evidemment, nous sommes tous les deux des esthètes intellectuels et, de ce fait, ce genre de discussion est définitivement exclu des thèmes sur lesquels nous dissertons. Nous ne sommes pas le commun des mortels - s'il fallait le rappeler.

Alors que je devisais très sérieusement sur 的, 得 et 地, qui comme chacun le sait sont des mots se prononçant "de" et qui correspondent à mon, ton, son, notre, etc... ou encore au mot permettant de qualifier un objet (exemple un vélo rose, ce qui se traduit en chinois par "rose DE vélo") ou encore au mot permettant de donner une intensité à une action shuo de hao (parler correctement) à ne pas confondre avec shuo hao (avoir terminé de parler) et enfin le DE de complément circonstanciel, voici que mon regard croise celui d'une chinoise, quelques tables plus loin. Elle me sourit et me fait un petit signe de la main. Kai Ye me demande si la différence entre DE et DE est vraiment fondamentale puisque dans le cas des compléments d'adjectifs ou de compléments circonstanciels, ça se place au même endroit dans la phrase et... Elle continue à me regarder et à me sourire. Je lui souris aussi. Et en plus, j'ajoute un petit signe de la main: ça n'engage à rien.
- Tu comprends, Yang Fa Long, pour moi la grammaire c'est un peu comme un univers fermé qui empêche la langue d'évoluer. C'est pour ça que ça ne m'intéresse qu'à moitié car...

Elle a des petits yeux ronds, noirs et des cheveux longs et brillants.

- ... différence fondamentale entre l'oral et l'écrit, probablement, tient à la configuration figurative de la perception des échanges cognito linguistiques...

Elle ne me regarde plus. Tiens, elle se lève. Elle a des courbes élancées, une stature altière et se déplace comme en flottant sur un nuage.

-... Par ailleurs, la transposition directe - peut être que je devrais employer la superposition quasi transcendantale - de la perception sensorielle en un processus signifiant correspond à une forme de matérialisation de la pensée qui touche le signifié...

Elle discute avec des chinois en attendant qu'on lui serve un nouveau plat. Son visage s'anime d'expressions où la grâce est une invitée permanente et je crois percevoir, malgré les bruits parasites environnants, son timbre de voix qui s'élancerait au-dessus du brouhaha pour ne devenir qu'un son d'une clarté sans équivalent. Je sens dans ses intonations de voix une humeur badine.

- ... Sans compter que la répartition entre les champs sémantiques ne sont pas cloisonnés au sein d'une même langue, l'acception étant la clé de la perception et de la compréhension - ce qu'avait perçu Sartre dans l'Etre et le Néant comme étant une donnée fondamentale de l'existentialisme n'était, à mon sens rien d'autre qu'une incompréhension de la nature même du langage. Dès lors, ça paraît être un truisme que de réaliser une correspondance entre deux langues est impossible, un peu comme il était aussi ridicule que de vouloir recourir à la notion d'intuition que Kant développe dans la Critique de la Raison Pure à propos des jugements synthétiques a priori . Hé, Yang Fa Long, tu m'écoutes?

- Oui, oui... T'es en train de me refaire les théories de Saussure en linguistique en mixant le tout dans un aggloméré de métaphysique. Mais bon, faudra que tu relises "Qu'est-ce qu'une chose?" d'Heidegger car il me semble que tes raisonnements confinent parfois au préjugé, Sieur Kai Ye, préjugé de haut niveau, mais préjugé quand même.

- Quoi? Mais t'es malade? Comment tu peux dire que la perception subjective d'une image donnée peut être autre chose qu'un jugement synthétique...

- Tu peux pas dire " perception herméneuthique" comme tout le monde... A mon avis, t'essaie de déguiser ta fainéantise d'apprentissage de la grammaire par des concepts d'intellos mal ficelés.

- Hmmmm.... Toi, t'es pas dans ton assiette aujourd'hui.

- C'est surtout que, là-bas, y a une petite chinoise très jolie et je me demande si je vais à sa rencontre ou pas.

- Bon ok. Je te laisse. On se voit plus tard. Tu me raconteras, comme d'hab' "

Sur ces mots et un clin d'oeil, il m'abandonne en me laissant face à face, bien que séparé par quelques rangées de table, avec cette magnifique femme. Me voilà, face à elle, c'est à dire face à moi.

Romook, suite au prochain billet