Contexte :

J'ai repris la course à pieds que j'avais délaissé pendant plusieurs mois à la mi-juillet. Des problèmes dans ma vie personnelle qui se répercutait sur tous les plans de mon existence commençait à m'envahir sérieusement. Intellectuel, j'avais trouvé un échappatoire obsessionnel dans le jeu d'échecs et le jeu de go. En soi, cela n'était pas très constructif, mais me permettait de ne pas ressasser tout le temps les mêmes choses dans la tête. Un jour où la pression était trop forte, j'ai pris mes chaussures de course et je leur ai redonné vie. Elles sont passées d'objet inertes à amies quotidiennes. Quelle transformation! Cette première course m'avait fait prendre conscience que j'aimais toujours courir et que le bien-être retiré me permettrait d'aller plus loin. Je me décide de viser un objectif sportif lointain : le marathon de Paris. De toute façon, c'était un rêve à réaliser. A 28 ans, il est temps d'y songer lorsque l'on court depuis l'âge de 14 ans. Là, évidemment, tout s'enchaîne, recherche d'informations sur la course à pieds (je m'aperçois avec étonnement que je ne mettais jamais posé de question à ce sujet... ce qui est étonnant car je suis très curieux), de plans d'entraînement, de conseils diététiques... J'entame un petit régime (5 kilos superflus par rapport à mon poids idéal de jeune homme ;-) acquis progressivement par les bières et biscuits chocolatés dont je raffole, des petits bouts de graisse soigneusement rangés autour de ma taille, doucement, lentement, mais sûrement, comme de l'épargne que l'on veut constituer sur le long terme..). Afin d'être plus "léger" dans ma course. Je recommence à courir 3 fois par semaine (7 km en 40' environ). J'ai la forme, de bonnes sensations, mal nulle part. Le matin, les poumons me rappellent que ces derniers mois je me suis m'y mis au tabac et que cela ne leur convient pas trop. Sage, à l'écoute de leur demande, j'arrête de fumer définitivement.

Par hasard, en surfant sur le net, je découvre les épreuves de 100 km. Je suis ébahi. Je pensais que le marathon était la dernière marche à gravir dans l'échelle des distances (même si j'avais vu Forrest Gump traverser l'Amérique). Je découvre ainsi un nouvel univers qui me donne envie... L'idée d'un 24 heures me traverse l'esprit. Allez, pourquoi pas tenter une épreuve aussi stupéfiante... Et puis, cela me fait rire intérieurement. J'imagine des conversations du type : "Je suis bon, je cours à 15 km/h de moyenne, et toi? - Moi, je fais du 170 km par jour." Discussion décalée, on est en plein sport-fiction... Et bien non, ça peut être la réalité. Je choisis une échéance : le Téléthon. Il ne reste plus qu'à construire un plan d'entraînement. Ayant toujours tout réalisé seul, je prends conscience de la nécessité d'être entouré pour une telle épreuve, le but étant de ne pas casser la machine qui transporte mon esprit dans les moindres recoins de l'univers. Là, il va falloir être sérieux et rigoureux. Ca tombe bien, vu la vie que je mène depuis quelques mois, un peu de recadrage ne pourra qu'être bénéfique. Me voici donc à faire des footings lents et longs. 5 fois par semaine, je vais courir cool, je ne me préoccupe plus des distances, une seule chose compte : courir le plus détendu possible, longtemps (1 heure minimum à chaque fois), sans courbature, tendinite ou autre désagréments physiques. Deux ou trois semaines passent ainsi, sans problème. Je me donne une première échéance "test", le semi-marathon de Lille. En fait, je n'ai jamais dépassé une distance véritablement supérieure à 17 km, distance effectuée quand j'avais 16 / 18 ans, mais qui m'avait à chaque fois laissé un souvenir désagréable. Il y a là une frontière psychologique que je dois affronter. Mon ennemi est en face de moi, chaque matin, il me regarde quand je me rase, le sournois. Je sais qu'il doute de réussir à m'empêcher d'effectuer cette distance tout au autant que moi je ne suis pas certain de l'effectuer. Qu'importe, il faut dompter cet être noir et vil qui veut m'empêcher de réaliser mon souhait.

Oh, je découvre Kikourou et je me mets à enregistrer mes séances d'entraînement en prenant conscience de l'aide que cela peut m'apporter en tant que contrôle de mon évolution. Du coup, je mesure mes distances, fait attention au cardio, etc... Je m'aperçois que je peux courir 21 km car je le fais en entraînement cool en 1h45'. Je suis rassuré. Le type du matin a un oeil étincelant, il ne doute plus de ma réussite. Un peu craintif quand même, je m'inscris dans l'ASPTT de Lille pour suivre un entraînement un peu plus sérieux que celui que je me concocte jour après jour, un peu au feeling il faut bien le reconnaître. L'entraîneur Yarba Lakhal, très sympathique, me dis qu'il ne peut rien pour moi (24h, c'est quoi ça? 100km ?!). Spécialiste du 3000m steeple, il pense pouvoir me préparer efficacement sur des distances qui vont jusqu'au semi. A moi de me débrouiller pour le reste. L'idée me plaît malgré tout. Et je lui fais confiance. Par ailleurs, à force de surfer sur les sites sur l'ultrafond, je m'aperçois que les gens semblent extrêmement sympathiques et ouverts. Je pense que je trouverai des conseils facilement auprès d'eux (et je dois dire que je ne suis pas déçu). Dans le cadre de mon entraînement, j'essaie de faire une sortie longue le dimanche. Le jour de la Braderie, ça me paraît impossible. La solution du semi en sortie d'entraînement me paraît sympa.

J-3

Je suis au club d'athlétisme et je découvre qu'une jeune femme veut courir le semi en 1h40', c'est son objectif. Je lui propose de le courir avec elle pour qu'elle bénéficie de ma régularité. Hors de question pour moi de faire un temps. Je viens y faire une séance longue, pour remplacer ma séance dominicale, donc cool. 12 km/h de moyenne, c'est tranquille pour moi sur cette distance. Elle trouve sympa l'idée et me glisse son numéro de téléphone. Ce jour-là, on fait un test sur 3000m pour voir comment fonctionne mon moteur. 11'01. J'ai cru que j'allais vomir mes tripes plusieurs fois. Les 3 premiers tours de pistes étaient supportables. 4 et 5 sont devenus difficiles. Le 6ème était limite de l'essoufflement, voire de l'asphyxie. Le 7ème (et demi bien sûr) me donnait la sensation qu'après ça, mes côtes auraient explosés, mes poumons auraient implosés, mes os seraient désarticulés et pourtant j'ai su finir en sprint sur les 150 derniers mètres (d'où vient cette énergie?!). Bien dormi cette nuit-là.

J-2

Le lendemain, pas de courbatures, tout va bien. Il faut que j'aille m'inscrire au semi. J'ai peu de temps dans ma journée car beaucoup de travail à rendre et des rendez-vous à assurer. 11h35 : je trouve le temps de téléphoner pour savoir où tout se trouve. Au siège du club on peut s'inscrire. "J'arrive. Vous fermez à quelle heure? 12h" Bon, ben ça se trouve à 3 km environ de chez moi. En voiture, ce n'est pas possible : trop aléatoire. Deux chaussures me regardent et me font des clins d'œil. Ok, d'accord, on y va ensemble. Départ : 11h45. J'ai une idée approximative de l'endroit où je vais, je viens de tirer le plan sur internet. C'est parti. Evidemment, plein gaz. Les rues défilent, mais je suis obligé de demander mon chemin plusieurs fois. Incroyable, 9 ans que j'habite à Lille, j'arrive encore à ne pas connaître le nom des plus grosses artères. Je les confonds toutes. 11h58 : j'arrive, en sueur. Yrba me demande ce qui m'arrive. Il voit mes accompagnatrices et comprend tout de suite. Il est étonné. "Mais, tu as fait un 3000 hier... - Oui, mais il fallait que je m'inscrive et, puis, je ne sens rien." L'inscription est prise et je retourne chez moi en petite foulée. Direction : l'Avesnois.

J-1

Couché tôt la veille, je me réveille très tôt dans l'Avesnois (5h00). C'est mon pays, mon chez moi. Tous les chemins, je les ai traversé pendant des années avec mes deux huskies quand j'étais plus jeune. Toutes les côtes, je les ai monté. Tous les arbres, je les ai regardé. J'aime cette campagne, comparable à nulle autre dans le Nord. Ici, c'est le contraire du plat pays. C'est vallonné, un paysage de bocage, des maisons en pierres bleues (spécificités locales). Il y a tout ce que j'aime dans ce petit coin de paradis : paysages de campagne entrecoupés de forêts, lac, calme et tranquillité, le Maroilles (le meilleur fromage du monde évidement) et la bière. 5h30, la brume dessine des méandres dans les creux des pâtures, le soleil laisse filtrer une lumière presque irréel. Suis-je raisonnable ? Telle est la question. Et bien non, je ne le suis pas. Les deux accompagnatrices de la veille et moi-même décidons de faire un petit tour (6,375 m). Pas question de trop se crever, demain c'est quand même le semi. Le temps de se préparer un peu en se réveillant et, la réflexion aidant, je me dis que cela fait bien longtemps que je n'ai pas couru dans cette campagne... J'hésite déjà entre le grand tour (13,5 km) et le très grand tour (16,5 km). "On verra bien.", me dis-je, mais, psychologiquement, je songe déjà au grand tour.

Habillé, je pars avec l'idée de courir tranquillement. Je sors du village de Beugnies. La première côté m'attend 300m après le départ. "Ok, je fais le grand tour, mais sans se presser". Habituellement, je le faisais en 1h05'. Là, je table sur 1h15'. Ce n'est pas le plat de Lille et je veux garder des forces pour le semi. Je n'ai aucune idée du contrecoup la fatigue de monter ces côtes que je n'ai pas vu depuis le mois d'octobre de l'année dernière. 700m de côte (distance au sol), passage au 1er kilo : 6'. Entrée dans la forêt. J'adore ce passage. Elle est un peu assombri, le soleil est derrière moi. Je m'en moque, je l'aurais de face pour rentrer quand il rayonnera sur toute la campagne en diffusant une lumière toujours un peu pâle qui donne des couleurs tellement contrastés et un sentiment de pureté de l'air intense. Je traverse le bois. 13' au passage du 2ème kilo. Habituellement, je suis à 9'. Je m'en moque. Je me promène. J'écoute les oiseaux qui redécouvrent la vie au fur et à mesure que la lumière plus avant dans la forêt. Une légère brume au ras du sol par moment. Parfois, on a l'impression que l'univers a été créé pour soi. Je n'ai rencontré personne, pas une voiture. Je jouis de "mon" monde. Je n'ai d'ailleurs aucune envie de le partager à ce moment-là. Je sors de la forêt. Un petite côte me mène à l'un des points de vue que je préfère. On surplombe pendant une centaine de mètre le village de Flaumont-Waudrechies et on perçoit la collégiale du XVIIème siècle d'Avesnes sur Helpe au loin. Sur la gauche, des pâtures forment une cuvette bordé par la forêt. Derrière elle, on devine le soleil qui lance ces rayons au lointain pour passer au-dessus d'elle. La grande descente vers le Flaumont. J'arrive au panneau indiquant le village en 24' au lieu de 22'. Je me sens vraiment bien. En fait, je n'ai même pas la sensation de faire un effort physique. Je sais que c'est après que tout commence vraiment.. Dans le Flaumont, je passe près de l'église du XVIème siècle qui trône majestueusement sur le virage. On a la sensation qu'elle vous regarde d'un air bienveillant comme une mère sur ses enfants qui jouent. En même temps, elle est humble, petite, discrète. Une présence silencieuse, imperceptiblement posée sur le chemin. Je commence l'ascension. Je sors du village à 27' au lieu de 26' habituellement. Le haut de la côte, c'est 8 km de chez moi. J'y suis habituellement en 40'. C'est long, ça grimpe fort. Ce n'est que le début d'une série de 6 côtes toutes aussi difficiles les unes que les autres... Malgré tout, on les aime. Je continue à mon rythme, tranquillement. J'ai un peu mal aux mollets, rien d'anormal. De toute façon, je ne forcerais pas. J'arrive en haut de la côte, le soleil est en face de moi. J'ai un epu la sensation de voir le soleil se levait pour moi, il ne manque que la musique d'Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss pour devenir complètement mégalomane, égocentrique et croire que toute l'existence de l'univers n' a été conçu que pour pouvoir me faire sentir Dieu à cet instant. 40' au chrono. J'en reviens pas. Pendant la descente rapide qui suit cette ascension, je me demande ce qui a pu se passer. J'ai grimpé la côte en démarrant avec du retard , j'ai moins forcé que d'habitude et je réalise un meilleur temps (relativement). Finalement, un entraînement régulier ça doit avoir du bon ;-) Voilà, la seconde qui se dresse face à moi comme un coupe patte gigantesque. A chaque fois, je repense aux premières fois où je l'ai grimpé et où je me disais que c'était la dernière fois que je la montais. J'avais la sensation que mes muscles allaient se déchirer dans l'effort. Toujours cette appréhension en la voyant, même si elle est domptée depuis longtemps. Ce mastodonte - le plus gros que j'ai rencontré à ce jour - même si je compare aux côtes de Gérarmer ou de Conques. Les escaliers de la Promenade des Anglais, à Nice, qui montent vers les jardins face à la mer, sont eux aussi trop courts pour me donner une fatigue physique équivalente. Quand j'y repense, je crois qu'en fait, ce qui fait sa difficulté, c'est de suivre une précédente côte qui n'est pas facile et qui est longue. 200 mètres de descente et on re-signe tout de suite. Et puis, il y en a 2 derrières qui guettent le coureur trop pressé et vont lui apprendre la vie s'il est trop téméraire. Je grimpe. Mes mollets me rappellent d'ailleurs que beaucoup de kilomètres sur le plat de Lille, c'est pas grand chose finalement... Message reçu. Je reviendrais plus souvent ici.

Quoiqu'il arrive, habituellement, il me faut 10' pour entrer dans le village de Felleries à partir du haut de la côte. Les trois côtes successives, bordées de bois à une centaine de mètres de chaque côté de la route, sont toujours grimpées avec obstination. C'est difficile, mais on le sait d'avance. Pas de recherche de performance ou d'exploit. L'expérience m'a appris à prendre mon mal en patience. Il reste environ 4 km avant de rentrer chez moi, mais l'éroïsme n'est pas de mise sous peine d'être gravement sanctionné. J'avance et croise le premier être humain motorisé de la journée. Il me salue. Moi de même. Ca trouble ma quiétude intérieure toute en communion avec la nature s'éveillant. Il y a des fois où l'on comprend que l'on puisse devenir misanthrope… Toujours est-il que, chemin faisant, je m'aperçois que le panneau annonçant l'entrée du village est en vue. Un coup d'œil rapide à ma montre m'informe que j'ai 2' d'avance sur mon temps habituel (48' au lieu de 50'). Pas de sensation douloureuse et surtout aucune sensation d'avoir accélérer… Des questions existentielles commencent à m'assaillir : comment j'ai fait pour rattraper mon retard et, pire, aller au-devant de mon temps habituel sur cette partie de trajet sans avoir la sensation d'augmenter la vitesse… Même, je peux aller plus loin en me posant la question de savoir comment est-ce techniquement et temporellement possible en ayant pas utilisé les descentes pour prendre de la vitesse et augmenter mon allure. Je suis resté quasiment aussi régulier dans les côtes que les descentes… Mon esprit torturé de questions ne perçoit pas qu'il est déjà au niveau de l'église et que le choix entre deux chemins doit être fait. Tout droit, il y a une côte de deux kilomètres de long, progressive, en lacet, avec possibilité de voiture… Sur la gauche, une côte de 400 mètres qui fonce vers la forêt, mais extrêmement sévère. Puis, une seconde côte dans la forêt après un faux-plat de 200 mètres. Le tout sur un trajet avoisinant les deux kilomètres également. A gauche, sans hésitation. Je grimpe et je me dis que, le lendemain, c'est le semi alors pas question de faire des exploits. En haut de la première côte, mon chrono m'indique 53'. Je vais battre tout mes records, c'est sûr. Je poursuis mon chemin sans encombre, la forêt, avec le lever du soleil s'est complètement éveillée et les odeurs de la fraîcheur du matin commencent à faire place aux premières odeurs de fleurs qui bénéficient des rayons du soleil depuis quelques dizaines de minutes. J'arrive enfin chez moi : 1h01'. Voilà, mon petit tour matinal de la veille du semi est réalisé. Des mollets qui m'expliquent que, quand même, l'Avesnois n'est pas indiqué la veille d'une course, surtout lorsqu'il n'a pas été pratiqué depuis un moment. N'empêche, je me sens très bien. J'ai gagné 4' sur le meilleur temps fait sur ce tour, sans avoir eu la sensation une seule fois de faire un effort important. Maintenant, il s'agit de reposer quand même la machine pour demain. 4 litres d'eau dans la journée et étirements effectués une heure après feront que le soir même, j'aurais déjà envie de retourner courir. Avec un effort surhumain, je suis raisonnable : je n'irai pas courir dans les odeurs de moules-frites de la braderie au milieu de la nuit.

J'appelle la jeune femme et lui indique que, le lendemain, je serai affublé d'un bonnet de Père Noel afin de me distinguer dans cette foule. Evidemment, je la rassure. Si elle veut courir seule, je ne lui en voudrai pas. D'un autre côté, c'est pas tous les jours que l'on peut faire une course avec le Père Noel.

Semi-marathon de Lille 2004, odeur de moules-frites, des milliers de "bradeux" spectateurs.

Réveil 7h00 après une nuit correcte. Pas d'excès la veille au niveau alimentaire : des pâtes. Un petit café rapide, sucré et un morceau de pain au céréales nature. Petite musique cool pour permettre à mon esprit embrumé du matin de sortir de son brouillard. Il y a du soleil. Je suis de bonne humeur. RAS à l'intérieur, le moteur a envie de fonctionner, aucune séquelle d'hier. C'est quand même de la bonne mécanique, y a pas à dire… Chaussures, short, bonnet : je suis prêt. J'emmène une petite bouteille d'eau : avec mon bonnet, je risque d'avoir chaud. Le départ est à 9h. Je pars en footing lent vers 8h15. Je vais m'échauffer. Ca me paraît d'ailleurs bizarre toute ces précautions puisque je ne veux pas faire de temps, mais juste courir un entraînement. En fait, je me comporte comme si j'allais essayer de pulvériser un temps. C'est idiot, mais bon, on ne se refait pas. J'ai toujours eu le goût du défi et je sais qu'un obstacle au 1h40', c'est les individus du peloton avec lesquels je vais me sentir en compétition et qui risque de me provoquer une course rapide. J'ai mon cardio, je le règle pourqu'il me rappelle à l'ordre si je cours trop vite en émettant un BIP autoritaire. Il est bloqué à 160. Objectif : 5' au kilo environ. Au départ, je m'aperçois que plus de 2000 personnes qui courent le semi, ça ne va pas faciliter les retrouvailles avec cette jeune femme. Je me déplace au sein du peloton, mais ne la vois pas. Tant pis. Je suis à 200 mètres de la ligne du départ. Un journaliste de la Voix du Nord m'interviewe sur le pourquoi de mon bonnet et me prend en photo. Pourtant, je ne serai pas dans le journal, snif… J'ai la sensation d'être à l'arrière du peloton, mais je crois qu'il y a beaucoup de monde derrière. Je suis nerveux. D'ailleurs, mon cardio indique 140. 140 ?! Je me dis qu'il y a un problème. Je regarde à nouveau : 115. Ok, je ne suis pas réveillé ou je ne sais plus lire. Il fait BIP. Hein? 174?!?! Interaction hertzienne entre les cardio de mon entourage, c'est la théorie scientifique qui me vient à l'esprit. Bon, ben, je désactive la sonnerie. J'imagine que si tout le monde avait son cardio avec un BIP programmé, on entendrait le peloton se déplaçait plusieurs centaines de mètres à l'avance du fait des BIP, BIP retentissant qui le précèderait… L'idée m'amuse.

PAN!

Je me retourne et cherche des yeux désespérément cette charmante demoiselle que je devais accompagner. Elle n'est pas là. Le peloton semble se disloquer doucement. Ben oui, puisqu'on marche maintenant. Il y a un système de puce électronique, mais je me dis que, si ça peut améliorer le contrôle du temps, ça n'empêche pas que, pour que ce soit parfait, il faudrait supprimer les autres compétiteurs de la course. L'enfer du chrono, c'est les autres… Effectivement, je passe la ligne du départ en marchant. Je lance mon petit chrono à moi tout seul. Au bout d'une centaine de mètre, je trottine. Je commence à doubler tout doucement les individus qui me précèdent. Je suis lent, mais eux, sont super lents. Au sein du public, je n'ai aucun ami pour me supporter. C'est pas grave, mon bonnet de Père Noel me fait jouir d'une grande popularité tout de suite et les phrases d'encouragement ne manquent pas : "Vas-y Père Noel! - Maman, y a un Père Noel! - Et mes cadeaux, Père Noel?"

Kilomètre 2 : 11'

Ca avance comme ça tranquillement quand, bloqué depuis un moment derrière un groupe de joyeux lurons, j'entends l'un d'eux dire :" On est dans les deux : 11' pour le deuxième kilomètre." Y a pas, c'est vraiment trop lent. Je double et tente de me frayer un chemin à travers les rangées serrées des personnes venir courir en groupe. Je suis obligé de me déporté sur les trottoirs par moment. Les étalages de la braderie étant déjà installés, il est difficile de rester sur le trottoir longtemps. Malgré la remontée progressive que j'effectue, j'ai la douloureuse sensation de ne pas avancer du tout.

Kilomètre 4 : 26'

Quand je vois le panneau indiquant le quatrième kilomètre, je me dis que ce n'est pas possible et que les 1h40 ne vont pas être facile à faire. Comme j'avais indiqué ce temps à mes amis et à mon entraîneur comme étant inéluctable, je me sens investi d'une mission. Je vais courir le semi en 1h40. Quoiqu'il arrive. Tout à coup, psychologiquement, l'entraînement est devenu une course contre mon chrono. Il me reste 1h14 pour faire 17 km. Je n'arrive pas à trop calculer dans ma tête la vitesse de course, mais je sais que c'est rapide. A peu près à ce moment-là, je vois passer de l'autre côté de la route les premiers. Ca court très vite. Evidemment, il n'y a personne devant, facile dans ces conditions là ;-) Un rapide calcul me fait dire qu'ils doivent approcher les 10 kilomètres. Je suis très impressionné. Les encouragements fusent de la part du public et du peloton. J'arrive de plus en plus à me frayer un chemin. Je remonte de plus en plus vite le peloton. Plus ça vient et plus je me dis qu'il faut que j'économise mon énergie car, même si 21 km n'est pas une distance longue, c'en est quand même une que j'ai l'habitude de courir plus lentement. Toutefois, mon cardio m'indique que je court - a priori - à une allure correcte. En effet, je suis autour de 155 (quand il n'indique pas 80 ou 239, encore ces interactions…), ce qui correspond à mon allure moyenne rapide d'entraînement. Je ne vois pas passer les panneaux des kilomètres et je n'ai aucune indication de la part des coureurs par leur propos. Personne ne parle, c'est d'un triste. Je réponds ça et là au public qui me fait une plaisanterie sur mon bonnet. Je m'hydrate régulièrement, mais pas d'orange ou de fruit secs. Je ne mange rien. Habituellement, quand je m'entraîne, je bois mais ne mange pas. Pourquoi le ferais-je là ? On approche de la ligne de départ. Mon chrono indique 42'. Je m'adresse à mon voisin : "On approche des 10 ou 11 km ? - Aucune idée." Bon, ben, me voilà bien avancé. Aucune idée de ma vitesse, ni de l'endroit où je me situe sur le parcours… Je continue sur mon rythme et double, double, double encore… Je n'ai même pas la sensation de courir, je vole. Le souffle est OK, les jambes idem, le ventre ne présente aucune défaillance si ce n'est l'impérative pause-pipi qui commence à se manifester avec plus d'insistance… Je continue sur ce rythme donc. Je pense que le 3000m qui a été pour moi une découverte sur mes capacités de vitesse maximale, e permet de jauger de mon effort et de sentir que j'ai de la marge. Je vais vite, mais je vais bien.

Kilomètre 12 : 59'

Au sol, je lis 12 km. Je regarde mon temps : 59'. J'ai rattrapé mon retard, génial. Je peux continuer ma course sur un rythme plus lent maintenant… Tellement satisfait de moi, je m'accorde la pause-pipi. Perte de temps inévitable, ça dure 2' : ralentissement dû au choix de l'emplacement, exécution de l'opération, réintégration dans le peloton.. Me voilà reparti. Il faut que je rattrape le temps perdu. Je m'aperçois que 2' représente une sacré différence dans le peloton. De nouveau, je me retrouve coincé par des groupes de personnes qui courent ensemble. Re-difficulté à doubler. Mais j'avance. Ralentissement nécessaire au passage des ravitaillements. Il y a des bouchons, il faut éviter de marcher sur les déchets pour ne pas se fouler la cheville, ne pas glisser sur les mares glissantes créées par les bouteilles d'eau à peine entamées qui sont par terre et coulent, et coulent, avec des quartiers d'orange éparpillés. Je pense aux kenyans à l'avant de la course qui sont passés avant le peloton, mais qui ont dû croiser l'autre ravitaillement des 5 km dans cet état. Si on récupère toute cette eau perdue, qu'on l'envoie dans certain pays où l'on a vraiment conscience que c'est une denrée vitale… Bref, mon voisin vient de lancer une bouteille d'eau quasiment pleine sur une voiture garée sur le bord de la route. Bien visé, y a pas à dire, sur la portière de droite. Je me dis que le Père Noel au milieu de tout ça doit faire figure d'original, lui qui transporte à la main sa petite bouteille d'eau depuis le début du parcours… D'ailleurs, elle est bientôt finie. J'accélère le rythme encore une fois et une douleur à la cheville gauche m'annonce que ça ne va pas durer à ce rythme longtemps. Analyse de la situation : je cours sur le même côté de la route depuis le début de la course et la route est très inclinée. Solution : je passe de l'autre côté. Je poursuis au même rythme, on verra bien si ça passe.

Kilomètre 16 : 1h15'

Etonnement, je regarde sur mon bras les temps de passage notés, mais la sueur a tout effacé. Calcul mental, tout est embrouillé, je n'arrive pas à savoir où j'en suis. Il ne reste plus que 4 kilomètres. 4 x 5' = 20'. En finissant cool, je vais faire 1h35 environ. Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Je ne cherche plus à doubler, je sis le train des coureurs. Ca me fait une drôle de sensation de courir en symbiose avec autrui. Je ne suis pas lent, ni rapide, je suis en rythme ave tout le monde. Personne ne double, personne ne se fait doubler. On a l'impression que l'on déroule la route comme un tapis roulant et qu'en fait, nous faisons tous du sur place. En plus, c'est agréable, on est dans la Citadelle, sous les arbres. La chaleur est présente depuis 20 minutes environ et ce coin d'ombre est opportun. Imperceptiblement, la fatigue me gagne en même temps. Je regrette de ne pas avoir pris un bouteille d'eau au dernier ravitaillement. Le moral tombe un peu, je le sens. Cette course qui devait être tranquille ne l'est pas du tout. Je vais avoir beaucoup couru pour ne pas faire de temps. Demain, je serai probablement fatigué et je ne pourrai pas aller courir, ni lundi. Ca me désespère. Je vois un panneau qui indique

Kilomètre 18 : 1h25'

Bon, ben, là, je suis pile poil dans le rythme que je voulais. Rien à dire. Je suis déçu et le moral continue à dégringoler. Mais bon pour deux kilomètres qui restent… Mais pour deux kilomètres qui restent ? Deux ? Semi-marathon ? 18 + 2 = 20. Semi-marathon = 42 / 2 = 21. Trois kilomètres. Trois. Je m'aperçois de mon erreur de calcul du 16ème kilomètre. Mais je m'embrouille à chercher à calculer les temps de passage. Du coup, je ralentis encore. Je suis désespéré. Je n'arriverai pas à faire 1h40 et, en plus, je me serai crevé toute la course à poursuivre ce temps pas difficile… Un joli derrière est à 200m devant moi. Motivé par des instincts visuels primaires, je me dit que quitte à finir mal la course autant profiter du paysage. J'accélère. Je rattrape ce postérieur qui ondule. Je me sens bien. Je n'ai plus mal à la cheville gauche. Je ne suis pas essoufflé. Je jette un coup d'œil à mon chrono : 1h28. Et puis, trois kilomètres, c'est ce que j'ai fait en 11'01 il y a deux jours. Donc, je peux faire 3 km en 15' facilement. Et puis, 3x5' = 15. En fait, je suis dans mon temps d'une heure quarante. Bah, ça alors… Je dépasse l'objet m'ayant permis de recouvrir la plupart de mes capacités intellectuels, le renouveau de confiance en moi physique et me dis que, maintenant, il faut que je finisse la course au rythme le plus rapide que je peux sans trop me fatiguer et que, normalement, je devrais faire mon temps… Je remonte le peloton encore une fois, j'ai de bonnes sensations. C'est difficile de maintenir le rythme car le moral tombe toutes les deux minutes dans le noir le plus total pendant 20 secondes environ. Je me diagnostique "dépressif kaléidoscopique". Du coup, ça me fait rire de me voir cette alternance de la pleine euphorie, puis du plein marasme. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas dû à un manque de sucre. J'ai couru beaucoup plus vite que d'habitude, la dépense énergétique doit être différente, c'est logique. Je traverse la grand place. Un panneau tenue par trois jeunes femmes charmantes indique "Allez les gars, pensez aux frites-moules et à la bière après!!!" J'imagine que dans leur représentation du monde, seuls les gars sont motivés par ce type d'argument… C'est de l'incitation à la dépense énergétique. Y a pas de loi d'ailleurs pour interdire les publicités incitant à l'effort ? Pourtant, dans une société de consommation, cela se justifierait. Avec une culture de la pantouflardise, a priori, le gouvernement devrait légiférer pour interdire les pratiques sportives. Fort heureusement, il ne suit pas la ligne dominante de notre société. Et puis, il y a quand même les sportifs télé, ceux qui pratiquent par téléviseur interposé, installé dans leur canapé. Cela constitue tout de même un bataillon assez impressionnant de sportif dans l'âme. Bon, ne soyons pas extrémiste… Mon petit raisonnement me fait sourire, ça m'a fait quelques dizaines de mètres en pleine euphorie. Poursuivant mes réflexions au rythme de ma course, je me rappelle d'ailleurs qu'elles étaient sur la ligne de départ. Beaucoup de personnes traversent la parcours de la course. Un rapide coup d'œil me permet de savoir que la braderie est commencée et que le retour chez moi ne va pas être facile au travers de la foule. Je vois la ligne d'arrivée au loin, j'accélère. Il y a une innovation de France Télécom. Tous les concurrents pourront se voir franchir la ligne d'arrivée sur le site du semi. Il s'agit d'arrivée triomphalement. Je me fraye un chemin entre les concurrents qui ralentissent.

Ligne d'arrivée : 1h40'58"

Je franchis la ligne d'arrivée (1h40'35" sur mon chrono) et j'aperçois effectivement une caméra sur le côté. Des concurrents qui couraient en groupe sont devant moi, pas de vidéo pour moi a priori :-( On me retire la puce électronique. Je me dis qu'un jour ce sera plus perfectionné. On aura une puce sous la peau où l'on pourra être repérer par satellite. Immédiatement localisée partout dans le monde, on nous donnera la distance exacte avec le temps exact. Il y aura notre dossier médical qui sera enrichi de nos données cardiaques de course, accessible par lecture électromagnétique dans toutes les langues. On pourra même imaginer des courses où l'on dira : "je vais courir 21 km en 1h40' ". Et les organisateurs vérifieront : "Désolé monsieur, vous avez parcouru 20 983 m en 1h40'. Il vous reste 17 m à faire pour finir votre course…" Le système du classement ne se fera plus en fonction de la vitesse, tout sera relativisé. Les premiers seront ceux qui auront été au plus près du temps défini au début de la course. Dernier, le kenyan qui fait ses 21 km en 1h04' au lieu des 1h06' prévu… Devant lui, des vétérans qui ont prévu 1h50' pour les 21 km et qui l'ont fait en 1h50'. Ne serait-ce pas là un moyen égalitaire de… "T'as pas eu trop chaud avec ton bonnet? - Euh, non, ça va merci." Tiré de mes réflexions par u concurrent en attente de ravitaillement, je m'aperçois que l'on m'a offert une belle médaille indiquant que j'ai couru le semi. Après quelques abricots secs et la récupération d'une bouteille d'eau. Je me dirige vers chez moi. Je longe le parcours un instant et je vois des coureurs qui luttent pour terminer. Dans le public, des personnes pas très sympa n'arrêtent pas de traverser la route en faisant fi des interdictions des bénévoles qui encadrent. Le pire est qu'elles ne se pressent absolument pas. Même, une s'est faite bousculer par un coureur visiblement exténué (on est à plus de deux heures de course là) et lui a dit de faire attention, qu'il pourrait au moins s'excuser. La compréhension humaine - dans le domaine du respect - a des limites que j'ai parfois du mal à cerner… Madame, pourriez-vous me rappeler, comment dans votre hiérarchie des valeurs vous justifiez que ce soit au coureur de s'excuser de ne vous bousculer quand il a encore du mal à tenir sur ses jambes, qu'il lutte pour ne pas s'arrêter, que des bénévoles viennent de vous demander de ne pas traverser la route car un flot de coureur arrive. Avec 15" d'attente, vous n'étiez pas bousculée. Ah oui, 15", c'est long. Pardon, je n'y avais pas songé… Je rentre chez moi tranquillement avec la sensation d'avoir réalisé pleinement mon objectif… Sauf que je suis très fatigué d'un seul coup. Une fois chez moi, 2 litres d'eau plus tard, je vais m'effondrer dans une sieste qui durera tout l'après-midi. Réveillé vers 18 heures, je vais prendre un verre (deux bières dans la braderie) avec ma voisine. Je finirais, évidemment, devant une moule-frite - bière vers 21h. Sommeil réparateur. Le lendemain, 3 litres d'eau dans la journée et étirements. Pas de courbature, ni de douleurs où que ce soit.

Conclusion

- Même pour ne pas faire de temps particulier, il faut partir en début de peloton. Si les gens sont plus rapides, ils partiront devant. Le danger consiste dans le rythme rapide de la course qu'il ne faut pas suivre. Sinon, on se retrouve à faire une course rapide pour un temps moyen. Dépense énergétique supérieure au résultat. Dommage.

- Les coups de blues me semblent dus à un manque de ravitaillement. Certains couraient avec une gourde en ceinture et des petites poches contenant du solide. C'est une idée intéressante, ça évite les déchets par terre et l'attente au ravitaillement. C'est un gain de temps en régularité de course.

- Pour éviter les douleurs musculaires et tendineuses, attention à bien courir sur l'endroit de la route le plus plat, surtout sur les routes qui sont inclinées. Dans le cas de route tout le temps inclinée, alterner les côtés régulièrement (changement tous les deux kilomètres).

- Bien boire les jours précédents, faire des étirements régulièrement est le gage d'une récupération optimale. Bien dormir, bien dormir, bien dormir. Eviter l'alcool qui déshydrate l'organisme.

- Mieux vaut partir lentement et rattraper progressivement du terrain (course de la veille en est un exemple, le semi aussi) que de faire l'inverse. L'énergie brûlée ne se regagne pas. Il faut savoir économiser ces forces…

Romook, semi-marathonien